Chapitre 268 : Ne touchez pas à mon enfant, nègre ! ou Le non dit à peine non dit
Je me suis souvenu que nous étions aussi des Allemands mais à la peau noire. Je me suis souvenu que notre peau trahissait notre nationalité, que le teint chocolat était allemand-cide.
Potsdamer Straße, Berlin-Brandenbourg, 9 septembre 2026. 14 heures. 22 degrés. Nous venons de quitter un magasin asiatique assez visité par des Africains. Il nous fallait payer quelques fruits, et c'est moi qui ai indiqué à mon oncle la direction à suivre. Il m'a lâché : "Tu connais déjà beaucoup de choses. Il n'y a pas longtemps, tu m'expliquais ce que tu as retenu à propos du transport et, maintenant, je vois que tu te familiarises avec les lieux". On a ri. On est ensuite entrés dans le magasin où des bananes plantains et des arachides à gousses n'ont pas résisté à notre autocratie, si pas à la démocratie de nos yeux.
Mon cœur a failli lâcher lorsque, devant nous, venait une dame avec une trottinette. C'était une Allemande, tout comme nous. Peau blanche, cependant, comme on le dit. C'était une Allemande très sûre de n'avoir pas la même valeur que nous autres. Elle portait deux enfants : l'une avait environ trois ans et l'autre une année ou moins. L'aînée s'est amusée à chercher à quitter la trottinette par le bas, alors que sa mère continuait de pousser l'engin sans s'apercevoir du drame qui se nouait. En un glissement cruel, le cou de la petite s'est retrouvé coincé sous une barre de fer, la trottinette en mouvement transformant l'armature en un étau qui menaçait de lui briser la nuque ou de l'étouffer. Quel danger, mon Dieu, pour la vie de l'enfant ! Dans un élan de solidarité et de bon sens, le chirurgien retraité, mon oncle, haut de ses 76 ans, fait trois pas accélérés. L'instinct du médecin face à l'asphyxie imminente a dicté son action : il agrippe la trottinette pour stopper net la course et arracher l'enfant à ce piège mortel…
La réaction de cette concitoyenne m'a laissé sans voix. Elle m'a ramené à l'esprit une autre scène survenue la semaine dernière, lorsque mon cœur avait failli s'arrêter plus d'une fois. Gardant un ami malade, il y a eu des complications à l'hôpital. Pendant ce temps, aucun membre de sa famille n'était présent. Je craignais beaucoup pour sa vie, je craignais d'avoir la lourde charge d'être ce messager qui porterait une nouvelle funeste. Je craignais d'avoir à l'emmener dans une morgue (mot violent dans mon esprit déjà tordu par la vie et ses caprices) alors que j'avais suspendu toutes mes activités 72 heures avant mon voyage pour lui porter secours... J'avais peur de voir tomber à l'eau tous mes efforts et ceux d'autres personnes bienveillantes qui agissaient à distance. J'avais peur de perdre une personne qui tenait à moi, une personne à qui je tenais et dont j'ai accepté d'être le confident. J'avais peur ! Mais Dieu merci ! Il s'en est tiré. Mon cœur a failli lâcher cette après-midi encore. C'est là qu'on peut se demander ce que veut dire être bien portant, alors qu'à tout moment on peut voir son cœur en train de nous lâcher. Comme cette après-midi, disais-je, à cet endroit qu'on nommera comme dans les premières lignes de ce texte, de cette texture en train de se (dé)faire ou en train de se faire faire.
A ce moment-là, juste après la réaction de mon oncle, les gestes de la dame s'opposent ! Ne comprenant pas l'allemand, je ne savais pas ce qu'elle disait, mais ses gestes n'avaient pas réclamé à mes yeux un interprète. J'ai vu mon oncle se retirer. J'ai vu la dame s'arrêter pour retirer sa fille du danger. Je me suis vu partir de là sans rien dire, dans les premiers instants. Mes pensées étaient instables dans ma tête. Tantôt je pensais à la scène qui vient de se jouer devant mes yeux, tantôt elles me téléportaient dans une autre course où nous irons répondre à l'invitation d'une célèbre chercheuse en lettres congolaises, Silvia Riva. Nous devons aller chercher un ticket de bus pour Milan. Entre-temps, le tout bavard Basse-Oumar, mon cousin de Vernon, à quelque 200 kilomètres de Paris, m'attend. Maël Bellegarde, jeune ami, m’attend également. Il n’est pas le dernier sur ma liste ; je serai aussi sous les bras protecteurs de Ramcy Kabuya Ngoie avec qui j’ai eu une communication au colloque Disséquer et guérir. Violences dans la littérature congolaise. De chez lui, je serai l'hôte du savant Jonas Bena Makamina et du docteur Patrick Mutamba, résidant à Enghien, en Belgique. L’éminent professeur m'a condamné de ne l'avoir pas cherché lors de mon précédent séjour à Aalst, près de Bruxelles. À Aalts, mon cousin Théophile Kadima et mon oncle Eliezer Ntumba et les leurs m'attendent aussi. Jocelyne Lukusa, soeur cadette de Théophile Kadima s’est mariée il y a à peine 4 jours. J'ai dit à mon beau-frère, comme dans Bienvenue, beau-frère de Black M : "Tant que tu l'aime(ra)s, on t'aime(ra)". Ils sont à Chypre. Je parle du nouveau couple. Chypre ne fait pas partie de mon plan de voyage, sauf s’il se produit un mirable qui ne serait pas un imprévu.
N'étions-nous pas à Berlin-Brandenbourg, Potsdamer Straße ? On dirait qu'on était au milieu de nulle part, à la frontière entre la raison et la déraison ; entre hitlérisme et personnalisme... C'était 22 degrés, non ? Peut-être 60, sinon la brûlure serait moins âpre. Dites au moins que je ne me trompe pas sur la date : 09 septembre 2026, c'est-à-dire 3ème millénaire, 21ème siècle, époque où les gens ont tellement évolué et se sont séparés de postures bestiales ? Ça, ça reste à vérifier. Si toutes mes espérances sont fausses, qu'au moins j'aie l'assurance qu'il est 14 heures, heure de la ville d'Angela Merkel ; heure de la ville de la table ronde qui présida au partage de l'Afrique, heure de la ville d'Alexandre Von Humboldt et des autres Alexandre et de Bismarck et de tous les saints... Mon œil !
Malheureusement, tous les augures persistent à affirmer qu'il est minuit et qu'il est aussi deux heures ; on dit surtout qu'il est sept heures et qu'il sera bientôt trois ou vingt-deux heures. On dit finalement que le temps a tellement coulé qu'il s'est arrêté. Que la notion du temps a capitulé. Qu'il est illusoire de parler de temporalité, que Fally Ipupa devrait revoir sa chanson ; que ferait Gola ferait mieux de réétudier le temps dans une autre prison pour mieux le comprendre et proposer une acoustique d'une aussi belle qualité. Que Petites singularités, Feuilles folles, Présence africaine, Calures, Les Presses Universitaires de Lubumbashi, Sapiens ou Grasset ou même Lansman, devraient se saisir de cette question des migrants, que les récits de Fatou Diome ou Mabanckou n'en ont pas assez révélé. Que parmi les migrants, il y a ceux qui migrent sans se déplacer géographiquement, qu'ils sont même les plus dangereux : ils quittent la chair ou la nature humaine et se revêtent de la bestialité de la pure espèce, de l'espèce pire. Et comme on le dit chez nous : De l'espèce la plus pire ! Oui.
Je n'ai pas supporté une minute de plus sans demander à Antoine Kabasela ce que venait de dire l'enfant de Dieu, la dame, justement, celle qui était trop sainte Vierge... "Qu'est-ce qu'elle a dit, oncle ?" demandais-je ! "Elle a dit : "Qu'est-ce que vous faites ? Vous n'avez pas le droit de toucher mon enfant !" "Elle a dit ça, oncle ?" "Oui ! Et tu as vu la réaction des autres autour de nous ? Ils étaient surpris..." "Je n'y comprends rien. C'était pour sauver sa fille et il n'y avait pas une minute à perdre !" Au fond de moi, j'ai dû demander à mon cœur de ne pas lâcher, de ne pas quitter mon corps trop adamique, de tenir avec moi, de se maintenir en moi même si moi-même je ne tenais plus, mes pensées comme envahies par une fumée suffocante... On continua notre marche, ma tête en train d'interroger les points cardinaux, ma tête en train d'interroger mes sens, ma tête en train d'interroger mon moi. Tout de moi était parti de ce lieu. Mes pensées, elles, avaient fait de ce lieu leur pesanteur, leur orbite, leur centre de gravité, leur poumon, leur racine, leur unique univers. Je pensais aussi à ces rencontres mémorables avec mes correligionnaires francophones à Berlin avant de rentrer à Lubumbashi, quelque part en Allemagne d'Afrique. Liverance, Les Philippi, les Banga, Atchoua, Reichert, Sakina et alii. Vous me manquez déjà ! Que dire de ma rencontre avec Fiston Mwanza Mujila ? J'aimerais juste vous rappeler ou vous informer qu'il est de la même université que moi et surtout du même département . Je rappelle aussi avec des larmes de joie que c'est mon défunt ami Justin Kazadi Katshil qui me l'a fait découvrir à travers ses recherches qui prenaient désormais d'assaut toutes nos discussions, disons presque. Fiston passera chez mon oncle, Antoine Mbayi Kabasela; ce dernier aime la littérature. Il a déjà lu tous mes livres à sa portée. Il a également assisté à deux jours du colloque précité. Anaclet Kamwanya Mw ayuma a entendu parler de ce passage de Fiston at home. Il m’a chargé de saluer tant Fiston que mon oncle ‘’en tshiluba’’. Mdr !
Ayant payé des tomates dans un établissement du côté opposé au magasin asiatique, on rentra au même endroit, c'est-à-dire ce lieu sinistre, pour récupérer la voiture garée à proximité. Une fois sur le lieu, tout le film se déroulera sans effort. Je revoyais encore le costume noir de la dame, le regard insultant qu'elle nous porta, le ton de sa voix, voix d'une personne faisant prévaloir son amour-propre... Je me suis souvenu que nous étions aussi des Allemands mais à la peau noire. Je me suis souvenu que notre peau trahissait notre nationalité, que le teint chocolat était allemand-cide. La dame, elle, était une Allemande très sûre de n'avoir pas la même valeur que nous autres ! D'ailleurs, même si mon oncle m'a dit qu'il avait vécu durant ses plus de 50 ans en Allemagne, à Berlin, des faits aussi choquants, j'ai vu que celui-là n'était pas anodin. Antoine Mbayi Kabasela n'a pas tardé à le raconter à son épouse dès que nous nous étions retrouvés, cheminant depuis un transport en commun cette fois, à destination du lieu où son épouse nous invitait à prendre un repas. Son mari reprit : "C'était une Turque !" Une truquée, avais-je cru entendre ? Une Allemande truquée ou une Allemande truc ! Ça me paraissait peu certain. J'ai donc dit à mon oncle : "Comment savez-vous que c'était une Turque et non une Allemande ? J'ai cru comprendre que la dame parlait l'allemand". "Oui. Elle m'a parlé en allemand mais avec un accent turc". Mon oncle a ajouté : "Les Allemandes sont différentes ; si c'était une Allemande, elle m'aurait parlé avec beaucoup de respect et elle m'aurait remercié !"
La dame acariâtre ignorait qu'en fait il s'agissait de deux Allemands. Mais que ça devrait importer peu ! Un Allemand à la peau noire, ça ne se reconnaît pas. Il eût fallu être né ne serait-ce qu'albinos ou Sud-Africain ou maghrébin... Il eut fallu avoir une de ces couleurs par lesquelles on reconnaîtrait sans discours et sans lunettes qu'on a affaire à un Allemand. Et donc si l'Allemand d'Europe d'origine africaine ne pouvait pas faire prévaloir son almagnitude ou sa deutschité, que dire du pauvre Allemand d'Afrique que j'étais ? Oui. On avait affaire à une Allemande qui était convaincue de valoir plus que... Merde ! C'est là que j'ai eu un peu d'apaisement.
Chères Allemandes : Votre politesse est connue et n'a rien à envier aux produits de la Turquie ou, pour être juste, à un certain nombre de choses made in Turkish.
Ish !
Cette Turque était une Allemande très sûre de n'avoir pas la même valeur que nous autres ! Cette Allemande était en fait une Turque très sûre de n'avoir pas la même valeur que nous autres !
Ish !
Était-ce une erreur, de mon oncle, d'agir, animé par l'urgence ? Fallait-il donc qu'il se tienne devant la dame et lui dise : "Madame la Turque, nous espérons que vous avez passé une bonne nuit et que cette journée se déroule bien... S'il vous plaît, pourrions-nous intervenir face au danger que court votre fille ?" Et qu'il devrait ajouter : "Prenez votre temps, madame, pour examiner la question!"
Notre erreur, surtout celle de mon oncle, aura peut-être été d'avoir eu un cœur de chair là où la chaire de la folie (Université de la décrépitude; mention excellentissime) ne tolérait pas de partager son show avec un guest. Pas étonnant que mon oncle, toujours aussi perspicace, ait vu en cette Allemande de Turquie une borderline, rappelant que les Allemandes, les vraies, agiraient avec souplesse, laisseraient parler leur cœur ému de gratitude.
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