Les Lectures de Kalombo II : « Envie », un roman d’une dureté douce

0 80 07 Sept 26 Introduction

« Envie » est un texte léger, bouleversant et poétique, qui interroge notre rapport aux poésies du monde et aux dérives de l’angoisse sur une âme hantée par un idéal qu’elle cherche à atteindre.

Image du post Les Lectures de Kalombo II : « Envie », un roman d’une dureté douce

« J’eus envie d’elle. Envie de lui sauter dessus maintenant, là, tout de suite. » Bkabel, Envie, Feuilles folles, 2026, 132 pages.


Peut-être le résumé de ce livre se trouve-t-il dans l’excipit de « La Plus Secrète Mémoire des hommes » : « […] l’alternative devant laquelle hésite le cœur de toute personne hantée par la littérature : écrire, ne pas écrire. »

À Lubumbashi, Séverin, un jeune enseignant de français qui peine à joindre les deux bouts du mois, a perdu son père à la suite d’un suicide. Il entre alors dans une sorte de dépression. Dans ses pérégrinations, notamment aux côtés de cet Ami, nom propre, qui est sa raison de tenir, dans sa quête de Ptita, dans ses amitiés et ses admirations pour Bonni, écrivain déjà réputé, ce jeune écrivain, du moins dans sa tête, cherche la phrase parfaite, le mot juste pour écrire, enfin, le livre que les autres attendent. Il cherche l’histoire qu’il doit raconter dans son livre. Réussira-t-il enfin à réaliser son rêve ? À sortir de l’angoisse dans laquelle son esprit est plongé ?

Bkabel nous livre une histoire sur l’angoisse qui accompagne le désir d’écriture, sur la relation que nous entretenons avec la littérature, surtout avec la feuille blanche. Un livre à la fois sur l’amour et sur la dépression.

Le narrateur traverse un état psychologique particulièrement sombre dès les premiers mots du livre jusqu’à la fin. (« L’endroit était étroit. Les deux claustras et la petite fenêtre en bois n’aéraient pas suffisamment la pièce. Une petite pièce sale et mal éclairée. Une odeur de refermé plombait l’atmosphère. Des bouteilles vides de whisky jonchaient le sol et mouraient sur le tabouret derrière la porte. L’ampoule grésillait et faisait un petit bruit pénible. », p. 15)

Son état psychologique, inquiétant par la personnalité que l’auteur lui insuffle, semble constamment osciller entre deux pôles : soleil et ténèbres en même temps.

Un roman sur la littérature (« – Je  ne sais pas ce que tu comptes écrire, mais peu importe, tu dois t’en sentir habité. », p. 29)

Ce roman est un texte sur la littérature, vous l’aurez compris, puisque, dans ses lignes, on ne manque pas de faire appel à des écrivains d’ici et d’ailleurs, d’aujourd’hui et d’hier : Elebe Lisembe, Anaclet Kamwanya, Mwanza Mujila, Célestin Ntambuka…

Le narrateur développe une forme d’obsession pour les auteurs, pour les livres, étant conscient que ceux-ci sont des chemins sûrs qui pourraient le mener à enfin écrire son livre. L’obsession n’est pas seulement celle de l’écriture, mais aussi celle de la page blanche.

Il y a un certain plaisir à voir une page blanche, innocente, plutôt qu’une page remplie de rien.

Un monologue intérieur se tisse dans ce roman : des questions, des leçons d’écriture qui font réfléchir le lecteur : « Faut-il se sentir écrivain pour l’être vraiment ? » (p. 16).

Et ici, le lecteur devient une sorte de double, à la fois de l’auteur et du narrateur. Il est habité par les mille interrogations posées dans le livre.

L’humour comme mécanisme de défense

L’humour n’a pas manqué au créneau, cet humour que l’on connaît à l’auteur de « Le Goût de ça » : « le chien était dépressif » (p. 39) ; « J'ai conscience que je n'ai pas une bonne tronche, mais tu sais quoi? Je m'en fous. Oui, j'ai été mal conçu un samedi, dare-dare avec un demi-sperme par des parents bourrés. Et alors? Qu'aurait-on espéré de mieux ? » (p. 28) ; « Ils volent le pays, on saute leurs femmes » (p. 92) ; et LA MYSTÉRIEUSE PAGE 67.

Cet humour, loin de toujours simplement styliser le récit, essaie de donner encore des raisons de tenir à Séverin. C’est aussi un mécanisme d’autodéfense face à la banalité des regards extérieurs, aux lumières tamisées des bars et surtout à l’insolence du monde.

Faut-il ajouter les mots « scandachoquer », « illu », « désoublier », qui ne manquent ni d’humour ni de beauté, au dictionnaire français ?

Une dureté douce

Un roman d’une dureté douce, car, d’un côté, il y a ce Séverin noyé dans l’angoisse et la dépression, mais aussi dans sa poésie, celle qu’il colle aux mots capables de scandaliser l’appréhension du monde. Puisqu’il faut le dire, Bkabel est un Poète qui refuse ce « titre » (doit-on l'accepter ?), évitant peut-être cet académisme et aussi la trivialité que ce « titre » porte en ses seins. « Et puis il y avait toujours ce rêve qui peuplait mes nuits. Je faisais presque toujours le même. Je voyais mon père grimper à l'arbre, faire le nœud en me souriant. Il se le passait autour du cou et se laissait pendre sous mon regard, devant mon corps inerte. », p. 24 ;  « Pourtant il pleuvait fortement, comme dans le texte. Il pleuvait d'une pluie de larmes, il pleuvait amer, il pleuvait douleur, il pleuvait déchirement, il pleuvait de grosses pluies noires.», p. 40 ; « Ils voyaient le soleil se lever; la vie se réveiller de sa mort imagée. », p. 43.)

Quand on me pose la question de savoir ce qu’est un texte littéraire pour moi, je réponds sans rechigner que c’est un texte qui ne manque pas de poésie dans ses entrailles. Et ce n’est pas Bkabel, auteur du roman « Un cœur pour deux » et de celui-ci, pour lesquels on ne peut nier ni la littérarité ni la beauté, qui me fera changer d’avis. Même si, pour celui-ci, ce roman, comme pour l’autre, il y a, pour moi, un goût amer d’inachevé. Il semble que l’auteur laisse un grand espace dépourvu de vie dans ses romans après lecture et, pour moi, loin de tout délire, cela endurcit l’appétence que la langue et le style soignés, et surtout l’histoire, nous ont forcé à avaler ! Est-ce une adaptation au monde dans lequel nous vivons, un monde dans lequel les textes courts ont plus de facilité à être lus que les longs, encore faut-il savoir que cette facilité est à quémander ?

« Envie » est un texte léger, bouleversant et poétique, qui interroge notre rapport aux poésies du monde et aux dérives de l’angoisse sur une âme hantée par un idéal qu’elle cherche à atteindre.


Un must pour cette année : bonne lecture !

Powered by Froala Editor

Image de profile de Kalombo I I, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

Pour liker, disliker, réserver, ou commenter ce post, abonnez-vous ou connectez votre compte si vous en avez un !
Le Billet :  Au secours, Kunda revient !
Chronique

Le Billet : Au Secours, Kunda Revient !

Voix D'Auteur 06 Sept 26

On lui reproche d'écrire trop? Il faudrait surtout reprocher aux autres de n'écrire pas assez. Et c’est là que Kunda, malgré tout, nous est nécessaire. Comme une mauvaise herbe qui prouverait que la terre est encore fertile.

Chronique de l'écrivain Maudit : Kinshasa, la Rive Gauche de nos amertumes, nos Églises-guerres et cette littérature qui nous garde
Chronique

Chronique De L'Écrivain Maudit : Kinshasa, La Rive Gauche De Nos Amertumes, Nos Églises-Guerres Et Cette Littérature Qui Nous Garde

Tomokwabini 02 Sept 26

Regardez-moi ces affiches. Jolies, n'est-ce pas ? La silhouette d'une femme noire, majestueuse, dont la chevelure se transforme en un paysage ensoleillé, des oiseaux quittant la cage de l'ignorance pour s'envoler au-dessus d'un tas de livres ouverts. Un rêve de papier qui s'envole.

Les Lectures de Kalombo II : Né sur des pissenlits, un roman « kinois » à absolument lire
Chronique

Les Lectures De Kalombo Ii : Né Sur Des Pissenlits, Un Roman « Kinois » À Absolument Lire

Kalombo I I 31 Août 26

Né sur des pissenlits de Jocelyn Danga est un roman profondément « kinois » qui, à travers une langue nourrie de français, de lingala et d’expressions populaires, raconte avec poésie, humour et philosophie la vie de Muntu Dasilva, entre précarité, amour maternel, identité, Kinshasa et exil.

Les Lectures de Kalombo II : « Rage de vivre » : René Depestre a cent ans !
Chronique

Les Lectures De Kalombo Ii : « Rage De Vivre » : René Depestre A Cent Ans !

Kalombo I I 24 Août 26

1926-2026 : cent ans après sa naissance, René Depestre demeure une figure majeure de la poésie haïtienne, dont l’œuvre, nourrie par l’exil, la révolution, la négritude, l’amour et la quête de liberté, continue d’éclairer la littérature mondiale.

Designed and Developed by NZANZU MUHAYRWA L. / +243-977-210-519 / nzanzu.lwanzo.work@gmail.com