VOIX D’AUTEUR : « J’écris pour mieux lire le monde, je lis pour mériter d’y écrire quelques lignes », Kalenge Yantumbi.
Au sortir d’un long entretien (que vous avez lu ou allez lire sur Kiosque Littéraire) avec le penseur Kalenge Yantumbi, je l’ai soumis à un questionnaire inspiré du Questionnaire de Proust, révisité et popularisé par Bernard Pivot, saucé à la moi, à mon désir de vouloir faire dire et... au pépé soupe.
Au sortir d’un long entretien (que vous avez lu ou allez lire sur Kiosque Littéraire) avec le penseur Kalenge Yantumbi, je l’ai soumis à un questionnaire inspiré du Questionnaire de Proust, révisité et popularisé par Bernard Pivot, saucé à la moi, à mon désir de vouloir faire dire et... au pépé soupe.
On est assis dans deux endroits éloignés et le rêve se fracasse contre le mur.
VOIXD’AUTEUR : Quel est votre premier souvenir de l’art ?
YANTUMBI : Depuis que j’ai ouvert les yeux de la pleine conscience sur le monde, l’art habite toujours mon monde. Et les premiers chefs-d’œuvre que, dans mon univers villageois, j’ai connus, ça vous surprendrait peut-être, ne furent ni accrochés aux cimaises d’un musée ni enfermés dans la reliure d’un livre. Ils prenaient naissance, le soir – chaque soir – dans la pénombre hospitalière, autour d’un feu (on disait kadilo ka kyolwa !) où la voix de mes grands-parents faisait lever les mondes. Le conte avait alors cette souveraineté silencieuse qui dispense d’expliquer : il ordonnait le réel, redistribuait les peurs, enseignait la mémoire avant même que je ne sache le mot. Je soupçonne aujourd’hui que toute mon écriture tente encore de rejoindre ce foyer disparu, où la parole ne représentait pas la vie, mais la faisait advenir.
Votre mot préféré ?
Aimer. Aimer au sens d’accueillir l’autre et, l’accueillant, lui faire place. Ce verbe, c’est peut-être le seul qui, agrandissant le lieu où on le conjugue, grandisse en même temps celui qui le conjugue.
Le mot que vous détestez ?
Impossible. Peu de mots portent avec autant d’assurance une autorité aussi fragile. Il possède l’altière prétention des frontières imprécises tracées parceux qui n’ont jamais marché, de ces lignes que l’on dessine sur une carte parce que l’on ignore encore ce que les pas, l’obstination et le temps sont capables d’inventer. L’« impossible » n’est souvent qu’un verdict prématuré, prononcé par des imaginaires fatigués. L’histoire humaine, lorsqu’on la regarde d’un peu près, ressemble à une longue entreprise de réfutation de ce mot : chaque découverte, chaque émancipation, chaque conquête de la pensée a commencé par scandaliser ceux qui avaient érigé leurs limites en lois universelles.
Je repense souvent à cette phrase fulgurante de Ngal qui, dès l’incipit de Giambatista Viko, fait dire à son personnage éponyme : « Si impossible n’est pas français, possible n’est pas plus français que nègre »[1]. Cette formule vaut bien davantage qu’un trait d’esprit. J’y vois toujours, dans un même mouvement, la dénonciation de l’arrogance des certitudes et la provincialisation des catégories que l’on croit universelles. Les mots voyagent avec les rapports de force ; ils transportent parfois, sous l’apparence de l’évidence, une géographie du pouvoir. Leur sens n’est jamais innocent. Et j’ai appris, au fil de mon existence, à me méfier de ceux qui prononcent impossible avec la sérénité des jugements définitifs. Ce mot révèle moins les limites du monde que celles de celui qui le prononce. Il ferme les portes avant même d’avoir éprouvé les gonds. La vie, elle, procède autrement : elle avance par brèches, par détours, par improbabilités patientes. Ce qui semblait irréalisable finit souvent par entrer dans le réel avec la discrétion des évidences tardives. Peut-être le plus grand courage consiste-t-il à continuer de marcher là où le langage, déjà, avait décidé de rebrousser chemin.
Votre drogue favorite ?
L’écriture. Puisque je ne fume ni ne bois (rires)… autre chose que de l’eau… Alors l’écrilecture est ma drogue. Elle n’anesthésie rien : elle aiguise jusqu’à rendre les blessures lisibles. Par elle, en pensant, l’on panse les blessures qui auront affleuré à la pleine conscience…
Votre vertu préférée ?
Le courage. Celui qui ne fait pas de bruit, qui ne réclame ni témoin ni médaille, et qui accepte d’être pris pour de l’obstination.
Votre occupation préférée ?
L’écrilecture. J’écris pour mieux lire le monde, je lis pour mériter d’y écrire quelques lignes. Imparfaites peut-être, mais des lignes, miennes, qui me donnent à faire miens, par-delà le bonheur, heurts et malheurs des miens et du monde.
Votre rêve de bonheur ?
Être parmi les miens, avec, au premier cercle, mes enfants, ma mère et mon père et ma grand-mère (la matriarche nonagénaire !). Attention ! Ne vous y méprenez guère : lorsque je parle de premier cercle, vous comprenez, donc, qu’il y a plusieurs. Et les cercles de mon monde s’étendent à tout l’humain, avec cette conviction qui toujours me trotte dans la tête : les véritables patries possèdent rarement des frontières ; elles ont des visages.
À part vous-même qui voudrez-vous être ?
Personne d’autre. Si le temps consentait à reprendre son ouvrage depuis l’origine, je suivrais le même chemin, jusque dans ses détours, parce que l’homme ne choisit véritablement que ce qu’il est devenu capable d’assumer.
Le pays où vous aimeriez vivre ?
Celui où la géographie cesserait d’être un argument moral, le pays où l’origine relèverait de la biographie et non du verdict.
Si vous étiez une émotion, vous seriez quoi ?
La colère. Non celle qui consume, mais celle qui refuse d’apprendre à cohabiter avec l’injustice. Il existe des indignations qui tiennent lieu de boussole.
Qu’est-ce que vous attendez d’un poème ?
Qu’il restitue au monde son éclat premier, comme si les choses, fatiguées d’être nommées, retrouvaient soudain leur innocence. C’est même pour cela que, pour parler du cas qui est le mien, la poésie traverse, de part en part, toute mon entreprise d’écriture… Elle est la source et l’embouchure de mes pensées, même quand, de temps en temps, le poète-panseur que je fus consent à céder la place au penseur-passeur que je suis devenu. Prenez par exemple Délices immondes, un « écrit de jeunesse », si j’ose dire, elle condense une bonne matrice d’une large part de mes écrits ultérieurs. Un poème comme « Par-delà ta terre, ton pari (ton Paris) trouve, à 24 ans de distance, un écho subtile dans Mudimbe ou la déconversion des regards… Ce poème, je l’avais écrit lors du passage de Mudimbe à Lubumbashi – Dieu seul sait quel mal fou je m’étais donné pour le lui faire parvenir en même temps qu’un acrostiche (rires)… Et ça, c’est une autre histoire…
Le livre que vous ne cessez de relire ?
Je me défie des fidélités exclusives – un peu comme d’une guigne. Mais, malgré cela, deux livres reviennent obstinément me visiter : L’Autre Face du royaume deMudimbe et Hommes libres d’Arthur Conte. On ne relit jamais les mêmes livres ; ce sont eux qui, patiemment, nous relisent, à mesure que nous prenons de l’âge ou que l’âge nous prend.
Si votre vie était un poème, quel en serait le titre ?
Il n’est de richesse que d’homme. Cette formule précède ma plume et, d’une certaine manière, elle habite déjà mon nom, dont la métaphore n’a jamais cessé de me précéder.
La plante, l’arbre ou l’animal dans lequel vous aimeriez être réincarné ?
Le roseau. Mon nom, Kalenge, en garde déjà le souvenir. Le roseau traverse les vents sans jamais signer de pacte avec eux ; il connaît le secret des souplesses qui déjouent les catastrophes. « Il plie mais ne rompt pas », disait le fabuliste. Peut-être est-ce là que je puise cet entêtement qui me caractérise dans toutes mes entreprises, même quand chacun me prédit le désastre…
Quant à l’animal, j’ai toujours pensé à cette bestiole : l’araignée. Elle exerce une souveraineté discrète, sans vacarme ni démonstration. Son œuvre tient tout entière dans un fil, pourtant ce fil suffit à faire surgir une architecture où l’invisible devient soudain visible. J’ai toujours admiré cette patience créatrice qui recommence chaque matin sans s’offusquer des destructions de la veille. L’araignée connaît une vérité que les hommes oublient volontiers : habiter le monde neconsiste pas à l’occuper, mais à y tendre des liens. Et peut-être tout écrivain poursuit-il, avec des mots plutôt qu’avec de la soie, le même ouvrage obstiné :jeter entre les êtres quelques fils assez solides pour retenir, ne serait-ce qu’un instant, la chute des choses.
L’art ou la vie ?
Je me méfie des alternatives. L’art respire dans la vie avec la même discrétion que l’oxygènedans le sang ; leur séparation relève davantage de la commodité grammaticale que de l’expérience humaine. Alors, l’art ou la vie ? Non ! L’art et la vie. La vie et l’art. L’art-vie. La vie-art. Que dire d’autre ?
Votre juron, gros mot ou blasphème favori ?
Oh ! Les jurons m’embarrassent. Qu’est-ce que j’abhorre les jurons ! Mais la colère, cette mauvaise conseillère (si l’on en croit ce qu’on en dit !), lorsqu’elle me surprend, emprunte parfois un modeste « espèce de cancre » (rires). Il y a des emportements qui préfèrent encore l’ironie à la brutalité.
Le bruit que vous préférez ?
La brise dans les branchages, lorsque les oiseaux semblent lui répondre sans qu’aucun d’eux ne revendique le dernier mot. Les plus belles conversations ignorent souvent qu’elles en sont. C’est sans doute la raison pour laquelle j’ai choisi de m’établir à la lisière de la ville, dans un quartier périphérique où le béton n’a pas encore tout à fait appris à faire taire les saisons. Ma maison demeure inachevée – et je ne m’enplains guère : certaines demeures gagnent à rester ouvertes au temps. J’y ai laissé grandir les arbres, j’y ai préféré les lianes et les fleurs grimpantes aux revêtements modernes trop sûres d’elles-mêmes. Les oiseaux y sont venus sans invitation ; ils ont élu domicile bien avant que les murs n’aient achevé de se convaincre qu’ils étaient une maison. Chaque aube m’offre ainsi un concert qui ne connaît ni chef d’orchestre ni programme, seulement l’évidence d’un monde qui continue de se dire avant que les hommes ne commencent à parler. Il m’arrive de croire que j’écris moins avec de l’encre qu’avec ce chant-là, tant il rappelle qu’une phrase, comme une branche, ne tient debout qu’en consentant au vent.
Le bruit ou le son que vous détestez ?
Le vacarme qui se déguise en vérité : les haut-parleurs des églises lorsqu’ils confondent la foi avec les décibels, les moteurs qui croient accélérer le temps en martyrisant le silence.
Quelle est la couleur du souvenir ?
Le bleu. Celui du ciel qui persiste au-dessus de nos tempêtes, même lorsque nos regards selaissent convaincre du contraire. La mémoire possède parfois la nuance de ce qui nous dépasse – Il y a toujours au-dessus de nos têtes, au-delà des nuages et des orages, un ciel d’un bleu à l’allure sereine !
Le don de la nature que vous voudrez avoir ?
La patience des arbres. Ils savent que la croissance ignore la hâte et que les racines travaillent toujours loin des applaudissements. Je mesure d’ailleurs combien cette vertu aura secrètement gouverné les cinquante années de mon existence. Un demi-siècle n’est peut-êtrerien d’autre qu’un long apprentissage de l’attente, où chaque détour, chaque obstacle, chaque renoncement apparent dépose, à l’insu de celui qui marche, une épaisseur de temps dans le caractère. Une épreuve pourtant domine toutes les autres : les onze mois, trois semaines et un jour qui séparèrent mon départ pour Kinshasa pour le dépôt de ma thèse et mon retour à Lubumbashi après la soutenance. Une année presque entière suspendue entre deux identités, trop avancé pour redevenir celui que j’avais été, encore privé du droit d’être celui que je m’apprêtais à devenir. Les jours y perdaient leur relief ; l’espérance elle-même devait apprendre à respirer plus lentement. On imagine volontiers que le doctorat se conquiert dans les livres ; on oublie qu’il s’éprouve aussi dans cette chambre obscure où le temps semble s’être retiré en emportant ses horloges. Je suis revenu de cette attente nanti d’un titre universitaire, certes, mais avec une leçon d’une autre nature : la patience n’est pas une disposition du tempérament, elle est une ascèse. Elle ne consiste pas à attendre que le temps passe ; elle transforme celui qui accepte de passer par le temps. Les arbres le savent depuis toujours. Ils ne négocient jamais avec les saisons.
Comment vous aimeriez mourir ?
Au front de mes combats. Une existence se mesure moins à sa durée qu’à la fidélité qu’elle aura gardée envers ses raisons de se lever.
L’état présent de votre esprit ?
Combatif. Avec cette nuance qu’un combat n’a de sens qu’à la condition de préserver, au cœur même de l’épreuve, une place intacte pour la tendresse.
Quel livre à apprendre par coeur si tout devait disparaître ?
Je recommanderais un seul : Le Cerf-volant de Lunda. C’est un petit texte où la lucidité passe par la bouche d’un enfant. Il est des livres qui ressemblent moins à une bibliothèque qu’à une réserve de souffle. Et si tout devait disparaitre, c’est qu’il faut donner la chance au monde qui vient de renaître dans la pureté innocent des yeux d’enfant…****
Quand est-ce que c’est réussi ?
Lorsque l’on accomplit ce qui devait l’être sans quémander le consentement du chœur. La postérité est un juge qui arrive souvent en retard ; la conscience, elle, n’accorde aucun délai. Notre époque confond volontiers la réussite avec l’aptitude à être reconnu, validé, reproduit. Elle récompense moins les singularités que les ressemblances bien exécutées. Le conformisme, désormais, ne réclame même plus l’obéissance : il obtient l’adhésion enthousiaste de ceux qui prennent le mouvement de la foule pour une preuve de vérité. Résister à cette gravitation demande parfois davantage de force que conquérir les honneurs. Il faut accepter la solitude provisoire, les malentendus, les procès d’intention, l’inconfort d’une parole qui refuse de se laisser dicter son timbre. Et j’en viens à penser que la formela plus accomplie de la réussite réside précisément là : demeurer fidèle à ce que l’on reconnaît pour juste lorsque tout invite à y renoncer. Une vie n’est pas grande parce qu’elle rassemble une multitude derrière elle ; elle l’est lorsqu’elle ne trahit pas son axe intérieur, même réduite à n’avoir pour seule compagnie que son ombre. Les résistants ont rarement l’air de vainqueurs au présent. L’histoire, lorsqu’elle consent enfin à les regarder, découvre qu’ils avaient simplement choisi d’habiter un temps qui n’était pas encore arrivé.
Et l’amour dans tout ça ?
Oh ! l’amour ! Attendez ! Que dire ? J’ai toujours regardé l’amour romantique avec une méfiance que les années n’ont jamais vraiment démentie. Il promet volontiers l’infini à des êtres qui demeurent, par nature, finis ; il se nourrit d’attentes dont le poids finit souvent par écraser ceux-là mêmes qui les avaient élevées. Les passions aiment les serments, les absolus, les mises en scène où chacun devient peu à peu le personnage de l’autre. Je leur préfère les sentiments qui respirent. Avec le temps, j’en suis venu à croire que l’amour, pour durer, consent à une métamorphose silencieuse : il se dépouille de ses vertiges pour acquérir la gravité douce de l’amitié. Les plus belles unions ne survivent pas grâce à l’intensité du désir, mais parce qu’un jour les amants apprennent l’art plus difficile d’être des amis. C’est là, me semble-t-il, que l’affection cesse d’être une conquête pour devenir une demeure.
J’aime, à cet égard, cette intuition d’Olivier Bardolle : « D’abord l’amant est là, et puis il est las, et enfin il s’en va. Fort heureusement, l’ami n’a pas à être Là, il doitsimplement être là quand il faut, et pas plus qu’il ne le faut. Ça change tout […]. L’amitié est un amour aimable, paisible, qui ne cherche pas à vous "transformer", mais qui a plutôt tendance à vous prendre tel quel, ce qui fait du bien. »[2] Je reconnais dans ces lignes une vérité dont la littérature témoigne depuis longtemps : la passion consume avec éclat, l’amitié éclaire sans brûler. Elle ignore la possession, renonce aux procès permanents, se tient à bonne distance de cette étrange tentation de vouloir refaire l’autre à son image. Peut-être est-ce là le privilège des affections mûres : elles substituent la présence à l’emprise, l’accueil au façonnage, la fidélité au vertige. L’amitié est moins spectaculaire que l’amour ; elle lui survit pourtant avec une régularité qui devrait nous intriguer davantage. Les arbres les plus solides nefleurissent pas toute l’année. Ils n’en cessent pas pour autant de porter la forêt.
ZOOM.
Le questionnaire de Proust est au départ un jeu populaire à la fin de l’époque victorienne, conçu pour révéler des aspects clés du caractère d’une personne. Marcel Proust, encore adolescent, répond à une suite de questions semblables avec un tel enthousiasme que, lors de la découverte en 1924 de ses réponses originales, son nom devient associé de façon permanente à ce type d’entrevue informelle. Bernard Pivot, l’animateur français l’a révisité dans ses émissions cultes Bouillon de culture, Apostrophes et Ouvrez les guillemets. ******
Un article par Bkabel, 17 juillet 2026
[1] Ngal, G. [1975] : Giambatista Viko ou le Viol du discours africain, Alpha-Oméga, p. 5.
[2] Bardolle, O. [2013] : La vie des hommes, L’Éditeur, Paris, (chap. 2. « Du ravage du manque de sincérité dans les relations humaines »), p. 120.
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