Les Lectures de Kalombo : Dépression, mode d’emploi : le « Suicide » ou « Rester fort » ?
À travers Suicide d'Édouard Levé et Rester fort d'Emilie Monk, cette réflexion met en lumière la profondeur de la souffrance psychologique, l'impact du harcèlement et l'urgence d'écouter les détresses silencieuses avant qu'il ne soit trop tard.
Il y a exactement trois mois que j’allais à la rencontre de deux textes littéraires. Mes recherches passionnées et effrénées de littérature de violence – fût-elle symbolique, de dépression et de chocs psychologiques, m’ont conduit à deux textes. Jean-Marc Ilunga fut le premier à m’en parler. Il s’agit de « Suicide » d’Edouard Levé et « Rester fort » d’Emilie Monk – fin d’elle et les siens.
Si le premier texte, « Suicide », arbore un titre direct et brutal, un titre très représentatif du texte, le deuxième semble cacher des mystères. Je vais en parler un livre après un autre, mon expérience de lecture m’a donné un choc.
« Suicide », Edouard Levé.
« Suicide » est un roman écrit à la deuxième personne, le narrateur utilisant le vocatif pour s’adresser à un ami qui s’est suicidé. Savoir que l’auteur lui-même s’est suicidé dix jours après l’envoi de ce texte à son éditeur, P.O.L, est une preuve d’un certain dédoublement auteur-narrateur (ou auteur-personnage principal). Le texte n’est pas à plaindre au niveau de l’écriture, car c’est un texte littéraire de haute-facture qui n’a rien à envier à certains textes dits classiques. L’auteur privilégie la fonction esthétique d’un texte littéraire même lorsque le texte doit être empreint de beaucoup d’émotions. Certains auteurs, se passant de l’esthétique, donnent pour excuses à leurs textes dits ‘’émotifs’’ qu’ils ne pouvaient faire autrement. Il semble que l’auteur a été hanté, mais sa littérature, la littérarité de son texte, n’a pas pris une ride, n’a pas été hanté.
Un point qui ne passe pas inaperçu dans cette histoire est la poésie qui transpire dans chaque brin de phrases, dans ces fragments aux phrases courtes et concises ; une poésie qui vous arrache un sourire, une émotion, où tout doit vous faire pleurer : un ami décrit à celui qui doit se suicider ses derniers instants. Ses prévisions, ses ambitions, ses réflexions. Bref, en toile de fond tout ce qui était « raison(s) de vivre ». Mais une question : ceux qui se suicident ne le font-ils pas parce qu’ils ont mille raisons de vivre qui leur échappent ? Peut-être. Si, vraiment, on sait que certains se sont suicidés parce qu’ils étaient trop heureux. Soit !
Le suicide en Afrique est un sujet assez léger – assez fort – qu’il est substitué à la sorcellerie ou aux élucubrations du « blanc » ! Hommages à nos conversations avec Jean-Marc Ilunga. Pourtant, c’est un sujet à prendre très au sérieux. Peut-être est-ce imprudent de parler de l’Afrique ; au Congo, surtout à Lubumbashi : la dépression est tant invisibilisée que l’on perd plusieurs personnes dans cette vie – ils peuvent toujours continuer à vivre, mieux à respirer, mais suicidés – sans jamais se poser de questions. En les acculant sous leurs jougs. En poussant la réflexion trop loin (c’est un fantasme : pousser la réflexion) : le personnage se suicide finalement parce qu’il y a des antécédents, il y a une vie insupportable, il y a une lourde peine sur nos veines. Et peut-être tous sommes des suicidés : de la société, de la vie, de l’amour, de la littérature, etc.
Ce « Suicide » prémonitoire d’Edouard Levé décrit dans ce livre (à prendre par des pincettes car le livre se suffit d’abord à lui-même avant même d’être lié à son auteur) est aussi une reconstitution de sa personnalité, ses habitudes, ses pensées – comme je le disais, ses relations amicales et familiales, ainsi que les circonstances qui ont précédé son suicide dans le but de démontrer que le suicide peut être une succession de préparations conscientes ou inconscientes. Un autre point fort est que le suicide est intervenu très tôt dans le livre mais le reste du livre qui explore les traces laissées par cette disparition et la difficulté de comprendre les motivations profondes d’une personne qui choisit de mourir, cependant l’auteur ne s’est pas laissé emballer par les explications psychologiques faciles, il accorde au lecteur toute sa place.
Ce livre est un livre de mémoire, de deuil, d’identité, de solitude, surtout d’impossibilité de connaitre complètement l’autre – ‘’une minute avant la mort d’un homme, il vivait’’, dit-on, tout en martelant sur le fait que, pour le suicidé, on ne savait pas ce qui le rongeait, ce qu’il ferait, quelques minutes avant sa mort – il pouvait même sembler « heureux ».
Avant d’aborder le deuxième livre, je vous laisse un extrait et surtout bonne lecture ! :
« Des regrets ? Tu en eus pour la tristesse de ceux qui te pleuraient, pour l’amour qu’ils t’avaient porté, et que tu leur avais rendu. Tu en eus pour la solitude dans laquelle tu laissais ta femme, et pour le vide qu’éprouvaient tes proches. Mais ces regrets, tu ne les ressentais que par anticipation. Ils disparaîtraient avec toi-même : tes survivants seraient les seuls à porter la douleur de ta mort. Cet égoïsme de ton suicide te déplaisait. Mais dans la balance, l’accalmie de ta mort l’emporta sur l’agitation douloureuse de ta vie. »
« Rester fort », Emilie Monk.
Contrairement à « Suicide », Rester fort n’est pas un roman mais un ensemble des textes hétéroclites publiés comme dans un cahier d’hommages à partir des écrits d’Emilie Monk, une adolescente française de dix-sept ans, victime de harcèlement scolaire, suicidée le 19 décembre 2015 en se jetant du balcon et décédée l’année suivante après un état comateux d’un mois, le 22 janvier 2016 au CHR de Lille. Ce livre a donc été publié pour sensibiliser le public aux conséquences du harcèlement, et surtout pour laisser Emilie suspendue dans le temps. Il rassemble les textes « June », « Seventeen », « Madness » d’Emilie (mi-anglaise par son père, vous comprenez), « Sextine pour Emilie », « Donner la vie », « Dépression » et « Scarifications » de sa mère Virginie Monk, « Ce que m’a appris Emilie » de sa sœur Juliette Monk, « Pourquoi tu lis ? », « Je me souviens » et « Des maux plus grands que nous » de sa sœur Laura Monk, ainsi que « Villanelle pour Emilie » et « Légère et heureuse » de son père, Ian Monk, texte qui est en fait une oraison funèbre, l’oraison funèbre.
Ayant vécu, traversé la vie des siens comme une étoile filante, Emilie avait des talents d’écrivaine. Elle rêvait de devenir écrivaine – ce que l’histoire aura retenu d’ailleurs d’elle, au vu de ses talents. Elle écrivait beaucoup mais noyée dans ses peines, tout n’était pas bon. Son texte « June » est une vraie claque. Autobiographique mais aussi littéraire, elle y raconte ce qu’elle vit à l’école comme dans un journal. Elle prévoyait un roman qui, finalement, ne verra le jour.
Je me suis posé une question : où réellement réside l’idée du suicide ? Je n’ai pas obtenu de réponses. Emilie est morte, elle ne me le donnera point. Elle a sauté d’un balcon pour être en paix, ne plus être agacée, ne plus être traitée de fille qui a « un gros front », ne pas être harcelée dans les toilettes où elle se réfugiait pour lire lors des pauses (« Les toilettes étaient les seuls endroits où j’étais sûre d’être tranquille », dit Emilie dans « June »), ne pas être moquée.
On ne va pas accuser le refus d’Emilie de parler (cfr. June, p. 34), il y a des mots qui pèsent dans le creux de notre âme qu’ils ne sortent plus, gravés là-dedans, immobiles. Tout ce qui occupait ses enseignants est qu’elle ait de bonnes notes, donc tout allait bien. Comme qui dirait, aller bien réside dans les réussites sociales et non les états psychologiques.
Emilie n’aura plus Septante ans, comme elle se projetait dans « Seventeen », un poème écrit en anglais. Dans ses textes, il y a un poids qui ne dit pas son nom : porté par ses angoisses son sentiment de solitude et l’impression que les adultes ne mesurent pas la gravité de ce qu’elle vit. Le suicide est ici une violence tant physique que symbolique qu’elle s’inflige tout en espérant ne plus souffrir, car le suicide est littéralement le dernier état d’une âme hantée – habitée – par l’idée que la faucheuse vie n’a rien de bon que la mort. Et surtout que le vrai repos réside dans le repos éternel.
Emilie dédie son – projet de roman – livre comme ceci : A ma famille / A mes amis / A ceux qui subissent la vie / A tout ceux qui luttent / Restez forts / Battez-vous / On finit par s’en sortir.
Emilie a choisi sa manière de s’en sortir, qui n’est bien sûr pas la belle pour la société – qui l’a pourtant symboliquement tuée ; je vous dédie également ces mots, vous qui êtes dans des situations comparables à celles d’Emilie – plus ou moins : Restez forts, on finit par s’en sortir.
Ces deux ouvrages montrent que derrière chaque suicide se cache une histoire singulière, souvent invisible aux yeux des autres. L’un explore le mystère d’une disparition, l’autre témoigne des ravages du harcèlement scolaire. Ensemble, ils rappellent l’urgence d’écouter les souffrances silencieuses et de prendre au sérieux les détresses psychologiques que nos sociétés préfèrent parfois ignorer.
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Des livres tristes ! Des lectures tristes, qui m’ont fait pleurer, ont touché profondément ma corde sensible. Ce n’est pas hier que je vais m’enlever ces lectures dans la tête, elles restent. Qui sait si c’est pourquoi je les partage ? Paix aux âmes de Levé et Monk, surtout courage à la mère de cette dernière qui est, selon les informations recueillies, toujours dépressives jusqu’à ce jour, dix ans après la mort de sa fille – à en croire la page facebook qu’elle avait créée pour sensibiliser le monde sur les violences scolaires !
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