Illusion de la possession

0 223 14 Sept 25 Introduction

Le cœur s’attache, se brise et se perd, mais le sang, lui, demeure : il traverse les corps, les temps et les frontières, pour rappeler que nous ne possédons rien, sinon la trace de ce que nous engendrons.

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Photographie Yab

19. 09h51. 5 août 2025.

Je suis toujours là, Père. Je ne sais pas toujours comment me comprendre. Cette semaine, j'étais dans mon lit avec elle. Nous avons parlé et je ne suis pas du tout surpris que le même dessin continue à décorer ma vie. Je me plains seulement du fait que je me suis senti chez moi, dans son corps. Avec les autres, je fais seulement ce que je crois être mon travail. Mais avec B, je me suis senti chez moi, là où je devais être, là où mon phallus trouvait son trou, sa pointure. J'ai essayé de rester chez moi, mais je ne peux pas. Ma place est reprise par celui qui l'avait avant moi.

Je sais maintenant que je ne suis pas le seul à revisiter ses ex. Je fais tout ce que je déteste en moi : revenir en arrière. C'est pourquoi, Père, je voudrais faire un truc. D'abord atteindre un état d'esprit proche du vide, du néant. Je veux être un cœur froid, sans attachement. Ni pour l'une, ni pour l'autre, encore moins pour celles à venir. Un vide. Rien du tout. Je pourrais aussi mettre ma libido sous somnifère, mais non : il y a un monde à remplir. Je peux, si la discipline se lie à moi, me castrer dans l'esprit. Mais je ne le ferai pas. Je vais castrer mon cœur. Je vais cesser de miser sur les sentiments, l'âme, le cœur c'est frivole. La seule chose qui existe, c'est la matière : le vagin et le pénis. Deux instruments de plaisir et de procréation. Coeur absent, j'aurai la force de comprendre que d'autres ont aussi le droit de s'en servir. Et lorsque ce sera mon tour, Dieu, que j'aie la sagesse de prendre ma part en silence, sans regarder derrière pour voir qui y était hier, ni devant pour savoir qui y sera. Je crois qu'ainsi la bêtise sera moins monstrueuse. Le sacré est profané dans notre génération. Tout se mélange, alors j'accepte de nager dans les mêmes piscines que les autres, et de ce fait de n'être attaché à aucune piscine. Ce n'est pas un choix, c'est une résignation. C'est le courage d'accepter la réalité. La propriété privée n'existe pas, Père. Je le vois. D'ailleurs, l'air, ce qui devrait nous être sacré, est tellement prostitué que ça me donne la nausée. Ça entre et ça sort d'un trou pour tout de suite entrer dans un autre. Les filles sont juste de piètres imitatrices de la putain de nature.

L'eau, l'air, les vitamines, tout circule en nous comme si nous n'avions aucun cœur pour s'y attacher. Certes, nous n'avons pas prise sur ces éléments, nous ne pouvons pas les posséder. Et sur les filles ? Nous aimons nous persuader d'avoir un maudit contrôle sur des gens dont nous ne savons rien de la naissance, quinze ans et plus passés sans même savoir qu'elles existent. On se rencontre, on se parle, on se dit d'accord et on se croit propriétaire. Nous passons même dans cet accord un temps de pacotille avec elle et on se dit la posséder. Je suis fidèle, je te jure, et on croit la posséder. Quoi ? Tu doutes de moi ? Malgré tout ce que nous traversons ? Et on croit la posséder. Nous sommes niais, plus bêtes que la bêtise, plus bêtes que Dieu, que la vie, que les trous, que les liquides, que la saleté. Plus bêtes que tout.

J'ai demandé pourquoi. Elle est restée silencieuse, Père. J'ai demandé : quel âge a-t-il ? 25 ans. Donc moi, je te parais vieux ? Non, ce n'est pas ça. Est-il plus riche, plus beau, plus romantique que moi ? Trois fois non. Est-il plus fort que moi au lit ? Non. Lui est d'ailleurs même plus jaloux que toi. Alors c'est quoi ?

Elles le font pour rien. Ton fric, tes biceps, tes douceurs : rien ne pèse dans la balance de leur nature. Il n'y a qu'une seule raison à ça : être là, au moment où elle est d'humeur à t'ouvrir ses jambes en te faisant croire qu'elle t'ouvre son cœur. Être là ne suffit pas à tout moment. Juste au moment pointé, cadré, choisi. Le reste, c'est une foutaise. Double conchonnerie. Je n'y crois plus.

Enfant et adolescent, je rêvais, comme Verlaine, d'une femme qui m'aime et me comprend. Je sais que ce n'importe qui, n'importe laquelle ; il me suffira d'être là au moment où elle est d'humeur à aimer et à comprendre. Le seul instant et la suite sera, je le sais, consacrée soit à tuer le souvenir de cet instant-là, soit à tenter de récréer ce moment.

La deuxième chose, Père : je vais faire des enfants. Plusieurs, autant que possible. Avec autant de femmes que possible, d'âges, de tribus, de religions, de masses et de teints divers. Des enfants, Père. Je voudrais que, le jour de ma mort, toute une communauté dise : « notre père est mort ». Je sais que les filles, surtout celles qui sont ici, ne veulent pas d'enfants. Elles font l'amour,  non, le sexe (pourquoi appeler ça faire l'amour ?),  chaque jour et ne veulent pas porter la grossesse, la preuve. Les pharmaciens s'enrichissent et c'est juste. Mais Père, je voudrais de toi recevoir un pouvoir. Un sort pour la sécurité et l'honneur de notre sang. Que toute celle qui tenterait de tuer notre sang en meure. En commençant par celle qui, à l'heure où je te parle, a notre sang entre ses trompes.

Notre sang est peut-être la seule chose qui soit à nous, qui soit nous. Le reste n'est pas sûr. Alors battons-nous à le répandre comme une maladie dans plus de trois cents filles, pour plus de trois cents enfants.

Je vais sillonner le monde et je laisserai ma semence partout. En commençant par Lubumbashi, Sampwe, puis le reste du monde. La nature qui pourvoit chaque jour au mélange d'odeurs et de liquides dans les corps des filles pourvoira, qu'elle le veuille ou non, à l'accomplissement de ce projet. Pour cette seule cause, mon corps n'aura pas de race. (nkalemba po ne kitabo pa ahi myanda)

Je ne renonce pas pourtant à ma mission : je suis le plus touchant des gens des lettres, l'architecte d'émotions les plus aptes de ma génération. Et aussi, je suis riche et attirant.

Chaque jour je travaille sur ma vie, sur la production d'œuvres et d'enfants. Ashe, ashe, ashe. Ifanike, ifanike, ifanike. Amon, Amon, Amon. Amen, amen, amen. Ingeta, ingeta, ingeta.


Extrait de Père, inédit et en progression.

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Image de profile de Lasana Kisala Kalulo, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Lasana Kisala Kalulo

Lasana Kisala, écrivain et conteur lushois.

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