Bonjour… Tristesse !

0 233 29 Déc 25 Introduction

Un long cri de douleur et de mémoire qui rend hommage aux martyrs congolais, dénonce l’absurdité de la guerre et pleure un pays enlisé dans la violence, l’injustice et l’oubli.

Image du post Bonjour… Tristesse !
Photographie Yab

                      Même un mort, c’est trop,

à Delcat Idengo, vivant depuis ce 13 février 2025

                      vis, Soldat !


Radio : « Il pleut dans mon cœur comme des balles sur la ville. Quelles sont ces rebelles qui pénètrent ma ville. O moche bruit des balles par terre et dans les ventres ! Pour des cœurs très marris, ô chant de la balle !  Des balles sans raison dans cette ville qui s’écœure. Quoi ! Mille trahisons ? Cette guerre est sans raison. C’est bien la pire peine de ne savoir pourquoi sans amour avec haine cette guerre habite chez nous ! (Poète à la radio) » 

Bonjour Luc Nkulula, je sais que tu ne vas pas bien. Tu ne vas pas bien là-haut où la vie t’a donné un dernier lit. La vie injuste à ton endroit, Luc. Comment t’écrire avec ces balles qui pleuvent dehors ? Je ne vais pas oublier l’injustice de la vie. Je ne vais pas oublier sa sottise, sa bêtise, son ingratitude. Je ne vais pas non plus oublier que j’étais encore au lit, comme aujourd’hui, lorsque j’apprenais ta mort : incarcéré, calciné et même, je puis le dire, déraciné. Tu nous as été déraciné. Tu nous as été retiré. J’avais pleuré toutes les larmes de mon corps. 2018 avait marqué de son encre indélébile dans mon cœur. Pluie de larmes. Torrent de larmes.

Luc, ce pourquoi tu t’es battu. Ce pourquoi tu as donné de ta vie, même de ta mort, est muet. Très muet, Nkulula. Tu t’étais battu pour un pays, un peuple lâche. Sept ans et tout régresse. Tout, Luc. J’ai honte de ce pays. J’ai honte. Tu n’aurais peut-être pas dû… Tu aurais lutté pour autre chose : ce pays est ingrat, ce pays ne t’a pas mérité, Luc. Pluie de larmes. Torrent de larmes.

Bonjour, Rossy Mukendi, j’attendais que tu défendes ta thèse en Relations Internationales. Oui, j’attendais. Ta constitution pourrait être changée. Je l’ai toujours appelée « Ta Constitution », « La Constitution de Rossy Mukendi », « La Constitution Mukendi ». J’étais à bord d’un bus, un petit soir. Je rentrais chez moi, un petit soir. Le chauffeur, inopinément, avait changé la chaine de sa radio qui nous soulait avec une musique frappante, dérangeante, gênante et hypertendante. J’apprenais la mauvaise nouvelle, un petit soir. Je n’avais plus le pied pour descendre. Peu de gens ou aucun ne te connaissait pas, Soldat. Ta mort avait versé tant de vies dans mes veines. Ta constitution pourrait être changée. Je l’ai toujours appelée « Ta Constitution ».

Je dois changer mon stylo. Celui que j’ai crache. Je cherche un autre stylo. S’il est fini, je vais devoir attendre la fin de ces affrontements pour revenir sur ce cahier. Yes ! Je viens d’avoir le stylo et je viens de réaliser que j’ai écrit deux paragraphes pour Luc et un seul pour Rossy. J’ai envie de ne rien changer sur ces petites lettres. Des militaires sont devant la porte : nos militaires ou les rebelles ?

Bonjour, Thérèse Kapangala. Notre Sainte-Thérèse. Tu es, comme Anuarite, cette image de femme dont le Congo a besoin. Après avoir vu, ce jour-là, dans mon imaginaire, ton sang gicler de tes veines sur le sol, je savais m’écrier avec ferveur : « Elle a combattu le bon Combat ! » Ma Sœur, comme Rossy, cette Constitution pour laquelle une balle t’a trouvée au portail veut être changée, mordicus. Non, pas « vouloir », mais « pouvoir ». Cette Constitution pour laquelle une balle t’a trouvée en plein corps encore en vie, avec la rage de vivre, pourrait changer. Thérèse, regarde de là-haut comment ce pays est à UN pas du déclin : tout n'est plus que chaos, le chaos est roi, partout le chaos a remplacé l'ordre, règne en toute chose le chaos, l'heure est au chaos, je ne sais pas combien de synonymes se bousculent dans ma tête, ma Sœur. Tu n’aurais pas dû sortir de là-bas. Ce jour n’aurait pas dû être ton dernier. Tu aurais eu des filles de plus dans la Foi, tu aurais vécu longtemps, tu aurais prêché Christ que tu confessais. Ah, Kapangala ! Bonjour, Thérèse Kapangala, notre Sainte Thérèse, notre Mère Teresa de Kinshasa.

Radio : « Banyokoli yooooo mboka na biso. Ils veulent te détruire et puis s’en fuir mais ta joie de vivre va tout reconstruire. Na lingaka yoooooohhh (Mohombi)»

J’éteins la radio. Une larme a coulé.

Bonjour, Mon Colonel ! Bonjour Mamadou Ndala ! Ce deux janvier là, comme Lumumba, on resterait qu’avec tes cendres. Les cendres de ton cadavre. Il y a presque un mois qu’on te perdait depuis onze ans. Oui, on te perd chaque jour. On perd ce soldat du peuple que Vulcain arracha à notre monde afin de perpétuer le mythe de Sisyphe dans la guerre à l'Est. Ce dévoué Soldat pour qui nos vaillants soldats, jusqu'au sacrifice suprême, ont combattu. Combattu l’ennemi ! Notre héros national. J’ai envie de croire qu’Allah veuille sur toi dans les cieux. Je crois qu’il le fait. Je crois que tu veilles aussi sur nous, sur les soldats qui sont venus te rejoindre. Mais je t’écris cette lettre car, je sais, tu ne reposes pas en paix. Comment reposer en paix quand la paix pour laquelle tu as combattue n’est toujours pas retrouvée ?

Depuis 2014, je fais une prière à ta mémoire. Je mets des fleurs sur cette mémoire de toi que j’ai construite en moi. Je dis toujours deux mots. Je remercie Allah de t’avoir donné à nous d’abord, puis aux autres. Goma est un cimetière des vivants aujourd’hui. Tous les jours des gens partent te rejoindre, viennent te rejoindre. Le Kivu est dérangé, ensanglanté, pillé. Où est la dignité pour laquelle tu t’es battu ? Où est-elle, vraiment, Colonel Mamadou Mustafa Ndala ? L’Aéroport, pris, m’a fait penser à ce héros que tu étais, que tu as toujours été, que tu es. Le Congo ne va pas bien, combats pour lui, Mon Colonel. Comment reposer en paix quand la paix pour laquelle tu as combattu n’est toujours pas retrouvée ?

Bonjour, Isidore Bakanja ! Léopold II a cassé les bras de tes ancêtres. Lui as-tu pardonné ? Oui peut-être, la Foi qu’il t’a enseignée t’a persuadé de lui pardonner. Léopold II a égorgé tes ancêtres pour le caoutchouc, pour les richesses d’un pays qu’il ne piétina jamais, tu lui as pardonné pour ça, probablement. As-tu demandé à l’histoire ? L’histoire a-t-elle pardonné ? L’histoire ne pardonne jamais. Indélébile, est-elle. Je salue à tes côtés Anuarite. Je ne sais pas lui parler, ce sont mes larmes qui écriront pour elle !

Bonjour, Delcat Idengo, ami de la liberté, je n’ai pas su continuer cette lettre quand il y a eu un peu de feinte d’accalmie. J’étais occupé à honorer la bravoure de nos Soldats qui se sont battus jusqu’à la fin. Ce sont nos « héros ». Leurs corps jonchaient et jonchent encore les rues. Des sangs mouillaient Goma. Aujourd’hui, j’ai eu la force. La force d’écrire faible, faiblement. Un autre Soldat vient de tomber. Tué par les rebelles. Tu as été tué parce que tu savais que vaut mieux mourir en disant la vérité que vivre en gardant un silence lâche et complice. Les balles qui t’ont été tirées sont signe que tu es notre martyr, notre Héros, notre Soldat. Derrière ton reggae, je vois encore ta vie défiler devant mes yeux, nos yeux.

Je retiens de toi Delcat Idengo dans Bunduki za kwetu « politique d’occupation de ces gens-là… Goma, capitale de la Révolution. Béni, capitale de la Résistance. Bukavu Butembo, capitales du Commerce. » Ce sont les mots qui m’encouragent de continuer cette lettre ! Vie à ton âme, a luta continua !

Bonsoir Lumumba et Mzee, ici je ne salue que des gens ordinaires. Il semble que vous ne l’êtes pas. Comment vous saluer ? Je vous dis Bonsoir. Ce pays, dans lequel on vous a élevés vous deux au rang de « Héros nationaux » est devenu un mouroir. Il s’y vit un génocide qui ne dit pas son nom. Ce pays dans lequel on vous appelle « Héros » n’a pas encore sa place au Concert des nations. On ne reconnait pas le génocide qui s’y passe par la muette communauté internationale (toujours en lettres minuscules car son action est minuscule et inexistante). Que répondez-vous ? N’est-ce pas toi, Mzee, qu’on a appelé l’instigateur de cette guerre ? Pas plus tard qu’hier, mon propre père m’a dit que les balles ont commencé à s’entendre sur notre ciel noir, jadis bleu, de Goma, à ton arrivée. Que lui répondre ? Je suis né quand le ciel s’était un peu éclairci de nouveau ! Pendant que j’écris ceci, il pleut de balles dehors. Depuis dimanche, personne n’est sortie ! Tu sais que certains ont dit que tu es mort pour ta femme ? Que tu avais demandé l’indépendance tôt ? Que tu es la source de tous les maux ? Le sais-tu depuis les airs ? Tu n’as pas de tombe, tes cendres sont dans les airs. Tu es éparpillé dans notre espace aérien. Tu nous vois, tu nous veilles, je crois !

Je ferme mon carnet. Zéro force. Des balles dehors. Deux larmes coulent.

Radio : « Auditeurs et auditrices bonsoir… A la une de l’actualité, après la prise de l’Aéroport de Kavumu, la ville de Bukavu serait prise par les rebelles cette après-midi selon les informations que nous avons en notre possession. »

Ce matin, j’entends des cris qui ne sortent pas des entrailles. Enfermé-es : nos cris et nos entrailles. Meurtri, j’ai la peur au ventre, moi qui vis la guerre chaque jour. Bukavu a, semble-t-il, été prise aussi. Comment fuir ? Nous sommes entourés de tous les côtés. Et même le Lac Kivu devient notre Cauchemar. Je dois fuir sinon cette lettre n’arrivera pas chez l’éditeur. Et si pas, je mourrai avec ma lettre en poche et je l’emporterai dans la tombe. Quelle autre lettre écrire à l’avenir si ce n’est celle-ci ? Bonjour … Tristesse !

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Image de profile de Kalombo I I, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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