Mourir demain
Saviez-vous que dans ce texte, le narrateur, hanté par l’idée du suicide, raconte son mal-être persistant, sa désillusion face au temps qui passe et son incapacité à trouver un apaisement durable, repoussant chaque jour son désir de mourir à demain.
Tout fout le camp. J’ai envie de me foutre en l’air. Il est minuit, abordé et confondu en contemplations, mon esprit est fixé sur un suicide que je sens très proche.
Hier, j’ai regardé un film. C’était un prof dans une classe d’adolescents difficiles. Au fond de la classe, cette fille, grosse, seule et mal-aimée. Le prof lui donnait un peu de ce qui lui manquait : de l’attention, un regard, une épaule. Difficile de dire le nombre de photos qu’elle a prises de lui, à la dérobée, perchée sur le faîte d’un escalier quand il traverse la cour ou cachée derrière des filets discrets. Je crois qu’elle l’aimait.
C’est comme la handicapée de ce roman de Zweig. Un beau jour, elle est allée trouver le prof. Elle voulait lui parler et le prof lui a dit qu’elle finirait par traverser quoi que ce soit qu’elle traversait et que tout irait bien. Elle s’est suicidée. Enfin, tout allait bien.
Trois ans. Je n’ai pas été heureux pendant trois ans. Les rares moments où mon esprit se retrouvait dans de bonnes dispositions sont partis aussi rapidement qu’ils sont venus, me laissant un arrière-goût de citron dans la gorge. J’ai appris à m’en méfier, à les éviter, à les détester presque et à créer, plus ou moins consciemment, les conditions de mon propre malheur.
Grandir est un piège et voici l’ironie : il faut grandir pour s’en rendre compte. Trébucher sur ses dix-huit bougies, tomber dans le gouffre de la vingtaine et se prendre la trentaine en pleine tronche, venue de nulle part comme les gifles de ma mère.
J’hésite. Mon esprit, tel un gros chien triste, ne cesse de tourner autour du mot suicide, renifler l’haleine putride de sa première lettre. Il égrène ses lettres, les tourne dans tous les sens, les met sens dessus sens dessous, les fouille, les cuisine, les torture, les fout au bagne et n’arrive quand même pas à lui faire dire son maléfice.
Je veux mourir. Je le sais. Mais chaque jour, je veux mourir demain.
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