Beauté
Un homme découvre, trop tard, que la vraie beauté d’Abiga ne résidait pas dans son apparence, mais dans l’amour, la présence et la sensibilité profonde qu’elle faisait naître en lui.
Elle était très belle, Abiga. J'avais appris à voir sa beauté. Cette chose féminine qui t'envoute, te conquiert, te canalise et t’assagit. Cette mâchoire oblongue, vaseuse, qui te berce en te mâchant, qui te caresse en te mastiquant. J'étais tombé dedans et je pouvais voir combien elle était merveilleuse, divine. Chaque nuit, je remerciais secrètement ma mère pour cette vierge fertile. Tout ignare, je prenais la beauté pour une évidence mathématique et logique. Un produit d'une opération du genre teint + masse/taille × forme ÷ l'âge, le tout exposant charme = beauté. Non.
Elle est quelque chose de plus sérieux que ça. C'est quelque chose qui ne touche pas la froide raison, mais l'âme, la sensibilité, l'être même. Et si parfois nous avons l'impression de trouver quelques raisons à une beauté, ce n'est là que mirage de la généreuse âme qui tient à calmer notre mental.
La vraie beauté est souvent sentie et non vue. Comment pouvais-je voir en elle cette beauté que je la sentais sur ma poitrine, que je sentais lorsque certains soirs elle me faisait prendre un bain tiède, ou celle que je percevais dans le bukari fait de ses mains ? Comment ? Et cette beauté qui l'enveloppait chaque jour de sa grossesse, de ses faiblesses, cette sensualité tendre les soirs où elle était malade, le jour où elle pleurait de colère, cette divine drogue qui se manifestait les fois où elle venait m'arrêter en plein milieu du travail ou lorsqu'elle me réveillait pour me laver le matin... toute cette beauté, comment pouvais-je la voir dans le trait de son visage, ou dans sa putaine de masse !
J'étais heureux avec elle. J'avais ce foutu bonheur en moi et je m'énerve maintenant que mon cœur s'ouvre à cette réalité que j'ai mis longtemps à ausculter, à me cacher. Je remets en doute mon humanité ces derniers jours. Comment n'avais-je pas pleuré ? Ne fût-ce que pour les plaisirs qu'elle me donnait à la voir, à la toucher, à lui parler, à lui faire l'amour, mes plaisirs qu'elle partait avec. Pleurer comme le jour de mon sevrage, oui mon sevrage car avec elle aussi je tétais. Elle m'aimait, me tolérait. Elle voyait en moi ce que je ne pouvais voir par moi-même, un homme, un responsable, un mari, un père pour ses enfants. Je lui avais transféré mon vice. Chaque matin, nous buvions notre thé sauf si nous avions un visiteur...
Les jours où elle parvenait à m'énerver, j'appliquais cette antique sagesse qui stipule que la seule façon de punir une femme, c'est de lui faire correctement l'amour, le lui faire jusqu'aux larmes salées, à l'étouffement. Et cela était la personnification de la beauté.
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