« Alléluia pour une femme-jardin » : BAISER L’AMOUR !

0 85 03 Août 26 Introduction

Mais cher Sony Labou Tansi, déjà le titre était une claque. « Alléluia pour une femme-jardin ». Je l’ai reçu comme un brin de pluie dans l’estomac. Le fer s’est incrusté dans mes entrailles. Maux de ventre. Avant même d’ouvrir le livre, René Depestre  avait déjà commencé son œuvre : celle de déplacer le lecteur.

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Cher Sony Labou Tansi, 

Déjà le titre était une claque. « Alléluia pour une femme-jardin ». Je l’ai reçu comme un brin de pluie dans l’estomac. Le fer s’est incrusté dans mes entrailles. Maux de ventre. Avant même d’ouvrir le livre, René Depestre  avait déjà commencé son œuvre : celle de déplacer le lecteur. 

Depuis, je prolonge mes silences en le cherchant dans chacun de ses poèmes, en chaque son de sa poésie, dans ses variations, ses luminescences, ses débordements. Qui est donc cette femme-jardin ? L’image est métaphorique. Et c’est précisément ce que j’aime des métaphores : leur capacité à faire douter l’esprit humain, à le conduire jusque dans les endroits interdits par la pensée humaine, jusque dans le cimetière de l’esprit. 

Les fulgurances n’ont pas manqué, comme chez toi. Le livre m’a regardé pendant plus d’une année. J’avais la conviction qu’il fallait le commencer, mais aussi la crainte de ne pas être prêt à le recevoir. J’étais l’homme-papillon, encore enfermé dans sa chrysalide. Je voulais d’abord me transformer avant d’affronter Depestre, Tante Zaza et tutti quanti – ce mot accompagne du péjoratif dans son sang ? 

Sony, tu m’as appris à inventer la langue, RD à inventer la poésie !

Les Chants de la nouvelle éponyme est sans doute l’une des plus dérangeantes du recueil. Ce que notre société appelle « l’inceste » y devient une histoire d’amour qui dépasse toutes les frontières du temps, de la morale et de la bienséance. Tante Zaza et Olivier, seize ans, vivent une fusion que le lecteur ne peut ni accepter sereinement, ni rejeter sans malaise. 

Tu vois, Sony, ce sont ces dépassements des normes qui m’attirent en littérature. Non pour leur scandale, mais parce qu’ils obligent à penser autrement. La mort de Tante Zaza la convoitée de tous les hommes, jusqu’à Paris, consumée dans le cinéma qu’elle avait construit, est d’une brutalité remarquable. Une chute digne d’une bonne nouvelle contemporaine.  Je prête ma voix au silence.

Dans « Roséna dans la montagne », le bouleversement est d’une autre nature. Un aspirant au sacerdoce aime Roséna, tandis qu’un prêtre, pourtant lié par son vœu de chasteté, éprouve lui-même un désir qu’il refuse d’avouer. Le véritable SACRILEGE n’est peut-être pas l’amour, mais l’hypocrisie. 

Au fil des pages, Depestre revient sans cesse sur la question de l’aliénation. L’histoire du Noir qui rêve de blanchir son existence demeure d’une actualité troublante, « brûlante ». Le phénomène « Tshoko » au Congo, en est peut-être une illustration contemporaine. Derrière la couleur de peau, c’est surtout la colonisation des imaginaires que Depestre met en procès.

Dans « Une ambulance pour Nashville », comme dans la première nouvelle, la mort surgit avec une violence presque insoutenable. Emily et Stefan laissent derrière eux une impression de vide qui continue d’habiter le lecteur. 

Et puis il y a le vaudou. Il traverse discrètement tout le livre. Non comme un folklore, mais comme une manière de l’habiter. Impossible de ne pas penser à certaines croyances africaines où les morts demeurent parmi les vivants. Ça me rappelle sans ambages Cécilia Ramonet qu’on appelle César, le nom de son défunt mari. Je ne sais pas si c’est encore l’un des mille mystères du vaudou haïtien, qui me fascine, bien sûr. Oh, Loa !

Dans « La Visite », le personnage d’Adriana, introduit certainement le roman « Hadrianna dans tous mes rêves » (1988) qui a porté RD dans la félicité de la littérature. On attend le Nobel. Un Nobel à cent ans, c’est encore plus beau ! Et dire que c’est mon prochain RD à dévorer !

Enfin, « Retour à Jacmel », faisant écho au « Retour » de Césaire, clôt admirablement le recueil. Certaines œuvres savent exactement où elles doivent finir : dans l’imaginaire du lecteur.  

Sony, il y a les noms – qui forcent RD à rester éternellement cubain, espagnol : Roséna, Georgina, Triscornia… Pour entrer pleinement dans cette œuvre, je recommande d’écouter l’un de ses longs entretiens où il revient sur son parcours, ses voyages et ce qu’il appelle son « géolibertinage » : une manière de faire de l’exil une aventure poétique autant qu’amoureuse.

Et puis il y a cette langue…. 

            Tu remarques les étincelles de cendres, de poussières, de lumières, donc de poésie ici ? : « La lumière de la pièce ne provenait pas de la lampe, mais des yeux vers piqués d’or de Zaza, tandis que ma fascination tombait tout droit de ses seins

« regardez-moi bien, c’est peut-être une fois, à chaque siècle, qu’on voit passer un être humain dont la chair proclame si haut qu’elle est une aventure éblouissante de l’espèce ! »

« mes seize ans mangeaient sa bouche »

« et ma langue s’affina pour marquer les secondes du temps lumineux de son vagin »

« Alléluia pour toi, pulsation majeure de la vie !

Alléluia pour ta patience d’hormones joyeuses dans la nuit de la femme ! Je te salue et je te présente à la vénération du monde. Par amour de toi, je suis prêt à traverser des déserts et des forêts vierges, à défier les bûchers et les chaises électriques, les chambres à gaz et les salles de tortures. Je plante ta révolte aux coins des rues de la terre pour convertir à ton rayonnement ceux qui voient en toi une géométrie de ténèbres. Tu n’es ni un astre ni un fruit mystique qui brillent sur notre destinée. »

« elle était violemment nue »

« Tout son être n’était-il pas en alléluia avec le monde ? »

« L’eau ruisselait sur son corps. L’eau à qui elle pouvait sans crainte dévoiler ses plus lointains secrets. L’eau, n’est-ce pas, n’est ni homme ni femme ! L’eau n’a pas des yeux de voyeur. L’eau ne bande pas, elle n’a pas de cuisse à écarter, l’eau. »

« Ses larmes pouvaient éclairer le monde entier. »

« si le paradis existe vraiment, sa porte principale doit ressembler à l’arche qui couronne les cuisses félines d’Emily Brown ! »

 « Leur étreinte avait la force et l’unité d’un orchestre de Jazz : à chaque coit, la trompette du plaisir, commencée en duo, débouchait sur un solo lancinant, avant de les précipiter à pic dans la baie merveilleusement tranquille des blues de leur enfance. »

« J’explorai dans la jubilation chaque millimètre carré de leur lumineuse géographie. »

Ce livre, Sony, célèbre la femme, l’amour, le désir, la nature et la liberté dans une langue riche, sensuelle et foisonnante. Il mêle l’érotisme, le merveilleux, l’héritage africain, les traditions caribéennes et une profonde célébration de la vie. 

Cher Sony, je te laisse sous ma soif, dans la célébration de ma vie et demie.

A bientôt…

 

Kalombo II, pour Kiosque Littéraire

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Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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