Voix d'auteur : « J’accorde une place particulière à l’immersion », N’Anza Tata
Pour N’Anza Tata, écrire est une quête humaine nourrie par l’immersion, les rencontres, la mélancolie et le désir de redonner une voix aux oubliés de l’Histoire à travers la fiction.
Ce soir-là, je le vois entrer, marcher entre les tables et prendre place un peu en retrait, seul à sa table. Je le reconnais par sa démarche attentive, sa tête penchée et ses regards par à-coups, cherchant sans doute sa tendre Aya. Je m’approche, m’annonce, il m’invite à m’asseoir.
Son dernier roman, J’enverrai à Dieu tous les coupables (Les Lettres Mouchetées, 2025) est sur la table, N’anza Tata attend sa Tembo chérie ou la fiction, et c’est sa première fois sur Lubumbashi. Et avec moi.
On parle littérature et déjà le rêve ôte son blouson et se suicide dans le fleuve.
VOIX D’AUTEUR : Tu as écrit ceci sur un post Facebook, en t’adressant à Aya, qu’ « il arrive un âge où l’on comprend que le désir n’est pas un sentiment complatif. Il marche. Il cherche. Il s’obstine. Il frappe aux portes. » Peut-on affirmer que ton écriture est une perpétuelle quête qui a besoin de frapper aux portes ?
N’ANZA TATA : Oui, ma démarche artistique relève d’une quête perpétuelle. Je crois que chaque livre, ou plutôt chaque texte, marque le commencement d’une recherche. Très souvent, je ne sais même pas exactement ce que je poursuis ; peut-être la réponse à une question dont je n’ai pas encore formulé tous les contours. Mais il arrive plus souvent encore que, là où j’espérais une réponse, ma quête fasse surgir une multitude d’autres interrogations. Et je crois que c’est tant mieux ainsi. Car, au fond, ce qui compte le plus pour moi n’est peut-être pas la réponse elle-même, mais le mouvement qui y conduit, cette recherche ininterrompue qui maintient vivant le désir d’écrire et de comprendre.
Ton premier roman, J’enverrai à Dieu tous les coupables, est inspiré de faits réels, quelle est la place des faits dans ta fiction ?
Question légendaire pour tous ceux qui s’aventurent dans le roman historique. Pour moi, la part de fiction réside d’abord dans le regard d’écrivain que je porte sur l’Histoire. C’est ce regard qui me permet de combler les silences du réel, les béances laissées par le récit collectif, mais surtout de raconter cette même histoire depuis le point de vue de ceux qui, bien souvent, ne parlent pas ou ne sont pas entendus, ceux que la grande Histoire relègue à ses marges. La fiction se loge donc, à mes yeux, dans la micro-histoire : dans ces existences minuscules auxquelles je prête une voix, dans ces personnages auxquels j’invente un passé, un présent et parfois même un avenir. Peut-être est-ce là une manière de leur rendre leur épaisseur humaine, de les arracher à l’anonymat et de rappeler que derrière les événements que retiennent les livres se cachent toujours des vies, des désirs, des peurs et des rêves.
Je te cite encore : « Et la littérature, la vraie, n’est peut-être rien d’autre que cela : deux êtres qui se rencontrent, partagent une bière, quelques silences, beaucoup de rires... », tu fais en ce moment beaucoup de rencontres : Lubumbashi, Likasi, Kolwezi et d’autres villes, quelle place prennent l’ailleurs, les rencontres dans ta vie et ton travail d’écriture ?
L’ailleurs est un miroir. Il me renvoie souvent le reflet d’une part de moi-même que j’ignorais, ou que je m’efforce inconsciemment de ne pas voir. Parce que l’être humain est fait de contradictions, de zones d’ombre et de lignes de fracture, l’expérience de l’ailleurs m’apprend à regarder le monde avec des yeux neufs, à déplacer mon regard et à accueillir d’autres manières d’habiter le réel. Dans mon travail d’écriture, cet ébranlement du regard est précieux. Il me permet de construire des personnages complexes, traversés par des tensions et des ambiguïtés, des êtres dont l’épaisseur humaine peut faire écho à celle de mes lecteurs. Car, au fond, écrire, c’est peut-être cela : reconnaître dans l’autre une part de soi, et dans l’étrangeté du monde, quelque chose d’intimement familier.
Quels rapports entretiens-tu avec la littérature de voyage ?
Parler de littérature de voyage relèverait peut-être de la tautologie. Car la littérature est déjà, en elle-même, un voyage. Que l’on soit lecteur ou écrivain, on se déplace : d’un monde à l’autre, d’une conscience à l’autre, d’un temps à l’autre. Lire et écrire sont des manières de traverser des frontières visibles et invisibles.
Mais si je dois évoquer mes propres déplacements à la recherche de la fiction, je dirais qu’ils constituent avant tout une expérience profondément humaine. Voyager permet de découvrir comment les autres habitent le réel, quelles formes prennent leurs croyances, leurs peurs, leurs désirs, leurs silences. C’est une école de l’altérité, et donc une source inépuisable d’enrichissement.
J’accorde une place particulière à l’immersion. Elle permet de prendre la température d’un lieu, d’en saisir les rythmes, les voix, les gestes ordinaires, mais aussi de trouver le bon angle à partir duquel raconter une histoire. Les archives, aussi précieuses soient-elles, laissent parfois peu de place à cette part d’indétermination qui nourrit la fiction. Elles consignent la grande histoire, dressent le bilan des morts, énumèrent les dates et les événements, mais elles interrogent rarement la vie qui précédait ces morts. Elles oublient parfois que derrière les chiffres se tenaient des hommes et des femmes avec leurs rêves, leurs blessures, leurs contradictions.
C’est précisément dans cet espace laissé vacant, dans cette zone de flou où les archives se taisent, que la fiction trouve sa nécessité. Elle ne contredit pas l’Histoire ; elle la prolonge à hauteur d’homme, en s’intéressant à ce que les récits officiels négligent souvent : la micro-histoire, celle des existences anonymes, des destins minuscules et des voix reléguées aux marges.
Tu passes par Likasi. Tu écris : « Dans cette ville qui m’est étrangère, je ne connais personne. Aucun visage familier, aucun passeur, aucun fil d’ariane. Je ne connais même pas la langue... » Bien sûr il y a la Tembo, écris-tu (rires), mais quelles relations entretiens-tu avec la solitude ?
En tant qu’être humain, je crois être, au fond, un solitaire. Sans doute parce que je suis enfant unique. J’ai grandi dans une forme de solitude : celle de n’avoir que très peu d’amis, celle, aussi, de ne pas toujours être compris par les rares personnes qui m’entouraient. Je pense que l’écrivain en moi est né de cette expérience-là. Cette solitude m’a offert du temps : le temps de lire, beaucoup, et celui d’écrire mes premiers textes - des poèmes, pour la plupart. Elle a été, en quelque sorte, mon premier atelier d’écriture.
Mais aujourd’hui, dans le cadre de mes recherches, j’éprouve le besoin inverse. J’ai besoin de rencontrer des gens, de les écouter, de partager avec eux des fragments de vie. Car la fiction, telle que je la conçois, naît aussi de ces échanges, de ces voix, de ces présences. C’est pourquoi, lorsque les circonstances m’obligent à rester enfermé dans ma chambre, une forme de frustration m’envahit. J’ai alors l’impression de manquer quelque chose, de laisser passer le train de la fiction, cette fiction que je poursuis et qui, souvent, se cache dans les conversations ordinaires, dans les récits intimes et dans les existences des autres.
Peut-être est-ce là le paradoxe qui me constitue : l’écrivain est né de la solitude, mais il lui faut désormais les autres pour continuer à écrire.
Je te fais un aveu : je ne t’ai pas encore lu. Mais je suis un curieux lecteur. Je voudrais m’intéresser à la manière. Qu’est-ce qu’il te faut pour commencer à écrire ?
Tu as encore tout le temps devant toi pour me lire, du moins je l’espère. Mais pour répondre à ta question, je dois t’avouer que je n’en sais rien avec certitude. Peut-être une bière (rires).
Plus sérieusement, ma démarche artistique consiste à interroger les récits collectifs, ces histoires que nous nous racontons pour faire société, pour donner du sens à notre passé et à notre présent. Pour cela, il me faut sans doute retourner aux livres d’histoire sur le Congo, écouter les aînés raconter ce qu’ils ont vu ou ce qu’ils ont entendu, prêter oreille aux conversations dans les bus, aux émissions de radio, aux anecdotes qui circulent dans les familles et les quartiers.
Car la matière de la fiction ne se trouve pas seulement dans les bibliothèques. Elle se niche aussi dans les paroles ordinaires, dans les souvenirs fragmentaires, dans ces récits anonymes qui traversent les générations sans toujours trouver leur place dans les archives. C’est là, souvent, que je vais chercher ce qui m’intéresse : non pas seulement les faits, mais les vies qu’ils ont traversées ; non pas seulement la grande Histoire, mais les histoires minuscules qui lui donnent un visage humain.
As-tu des rituels d’écriture ?
Si j’ai un rituel d’écriture, ce serait sans doute celui d’écrire dans les bars. J’ai rédigé près de quatre-vingts pour cent de mon roman dans un bar, et presque toutes mes pièces de théâtre y ont vu le jour. Peut-être est-ce là que j’arrive à oublier la fatigue des longues journées et à retrouver la concentration nécessaire à l’écriture.
Il faut dire que la littérature ne me permet pas encore de lui consacrer tout mon temps. J’écris donc après le travail, une fois l’énergie déjà largement entamée par les obligations du quotidien. Et je sais que si je rentre directement chez moi, la fatigue finit souvent par avoir raison de moi. Alors, au lieu de m’écrouler sur un lit ou dans un canapé, je m’installe dans un bar, j’ouvre mon ordinateur ou mon carnet, et j’écris.
Cela peut paraître étrange, mais le brouhaha des conversations, les verres qui s’entrechoquent, la musique de fond et le va-et-vient des clients m’aident à entrer dans une forme de solitude particulière, une solitude peuplée de présences humaines. C’est là, au milieu des autres, que je parviens le mieux à me retrouver face à moi-même et face à mes personnages.
Peut-être est-ce le sacrifice qu’exige ma passion : voler quelques heures à la fatigue, transformer des fins de journée ordinaires en territoires de fiction, et continuer à écrire malgré tout.
Une émotion particulière pour écrire ?
Oui, la mélancolie. La mélancolie d’être un homme qui se pose des questions. Je crois que tout naît de là.
C’est sans doute elle qui nourrit mon rapport au monde et à l’écriture. Non pas une mélancolie triste ou désespérée, mais une disposition à interroger les choses, à ne jamais considérer le réel comme allant de soi. Une manière d’habiter les incertitudes, de prêter attention aux silences, aux absences, aux contradictions qui traversent les êtres et les sociétés.
Je crois que l’écriture naît souvent de cette inquiétude-là, de ce refus des évidences. Car écrire, au fond, c’est peut-être continuer à poser des questions auxquelles on sait qu’on n’obtiendra jamais de réponse définitive. C’est accepter de vivre avec les zones d’ombre, et faire de cette mélancolie non pas un refuge, mais une manière de regarder le monde et les hommes avec plus de lucidité et, peut-être, davantage de tendresse.
Quel lecteur es-tu ?
Je suis un lecteur de la lenteur. J’aime les livres qui prennent leur temps, qui accordent de l’importance aux vies minuscules et aux voix qu’on entend peu. Je lis avec curiosité, mais aussi avec mélancolie. Les livres m’aident à comprendre les autres, et parfois à mieux me comprendre moi-même.
Je suis aussi un lecteur qui relit. Je crois qu’un grand livre ne se laisse jamais épuiser en une seule lecture. Chaque retour est une nouvelle conversation.
Et parce que j’écris, je lis toujours avec une double attention : celle du lecteur qui s’abandonne à une histoire, et celle de l’écrivain qui cherche à comprendre les secrets de fabrication de la littérature.
Quel livre t’accompagne pendant ce périple ?
Dix livres m’accompagnent dans ce périple, mais celui que je lis en ce moment est Tout s’effondre de Chinua Achebe.
C’est un livre qui ne cesse de m’interroger. J’y admire la manière dont Achebe raconte les bouleversements de l’Histoire à travers le destin d’un homme et d’une communauté. Il y a dans ce roman une profonde humanité, une attention aux contradictions des êtres et aux fractures que les récits collectifs produisent dans les existences individuelles.
N’Anza Tata, J’enverrai à Dieu tous les coupables, Les Lettres Mouchetées, 2025, 146 p., 17 €
Bkabel/16 Juin 2026/Entretien, livres, littérature, théâtre.
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