C’est l’anniversaire de la mort de Bob Marley : et Bob Marley n’est toujours pas mort
45 ans après sa disparition, Bob Marley continue de vivre à travers tous ceux qui luttent pour la liberté, la dignité et l’émancipation des peuples noirs.
Il y a des disparitions qui n'en sont pas. Des absences qui continuent de parler plus fort que les présences. Quand le monde a appris que Robert Nesta Marley avait fermé les yeux ce 11 mai 1981, les radios ont pleuré, les journaux ont imprimé des unes que le vent allait disperser, et puis chacun est retourné à sa vie. On pensait avoir classé l'affaire. Un artiste de plus dans le grand musée des souvenirs, un nom qu'on allait imprimer sur des t-shirts vendus dans les centres commerciaux d'Occident, une statue qu'on allait saluer de loin sans plus jamais entendre son pas. Mais les statues n'ont jamais fait trembler la terre. Et la terre, depuis quarante-cinq ans, n'a pas cessé de trembler.
Le message de Bob n'a pas pris une ride parce qu'il n'a jamais appartenu à une époque. Il s'est logé dans l'éternité du peuple noir, là où le temps ne s'écoule pas de la même manière, là où un chant peut traverser les siècles sans perdre une seule vibration. Quand il a attrapé au vol cette parole de Marcus Garvey, « Émancipez-vous de l'esclavage mental, personne d'autre que vous-même ne peut libérer votre esprit », il n'a pas fait un slogan pour les affiches électorales. Il a posé un miroir brûlant devant le visage de chaque Africain, de chaque Caribéen, de chaque enfant de la dispersion. Regarde-toi, nous disait-il en souriant derrière sa guitare. La prison n'est pas toujours où tu crois. Les chaînes les plus lourdes ne font pas de bruit. Elles dorment dans les têtes, tranquilles, depuis des générations, et personne ne viendra les briser à ta place. Qui peut entendre cela et continuer à vivre exactement comme avant ?
Il faut imaginer la scène. 1980, le Zimbabwe tout juste arraché aux griffes coloniales. Les pères et les mères qui ont donné leur sang pour voir le drapeau monter dans le ciel libre respirent enfin. Et voilà qu'un Jamaïcain débarque, un fils de la diaspora, un homme dont les ancêtres ont traversé l'Atlantique enchaînés dans les cales des négriers. Il ne vient pas en touriste. Il ne vient pas poser pour les photographes. Il vient chanter. Il vient dire à ce peuple neuf que sa victoire est celle de tout un continent, que les tambours du Burundi, les voix du fleuve Congo, les prières des collines d'Éthiopie ont vibré en harmonie avec les fusils de la libération. Ce jour-là, sous le soleil de Harare, Bob Marley a recousu l'océan. Il a fait taire la distance. Il a rappelé que le sang n'oublie jamais son chemin.
C'est pour cela que, nous ne pouvons pas laisser passer cette journée sans nous arrêter, sans poser nos outils, sans écouter ce que le vent du 11 mai apporte à nos oreilles. Parce que tout ce que nous essayons de construire ici, ce pont fragile entre les talents du continent et ceux de la diaspora, cette obstination à vouloir que le savoir-faire ancestral traverse les frontières sans se dénaturer, ce refus de brader ce qui vient des mains et du cœur, tout cela est déjà chez Bob. Tout cela est déjà dans sa manière d'imposer son son aux maisons de disques qui voulaient le formater, dans sa manière de garder ses musiciens, sa vision, son rythme. Il nous a montré qu'on peut conquérir le monde sans se perdre. Qu'on peut parler à la planète entière tout en restant profondément, viscéralement, magnifiquement soi-même.
Alors aujourd'hui, quarante-cinq ans plus tard, ne demande pas où est Bob Marley. Il n'est pas sous une dalle de marbre en Jamaïque. Il est dans chaque atelier d'artisan qui refuse de brader ce que ses ancêtres lui ont transmis. Il est dans chaque producteur de café, de karité, de cacao, qui se bat pour que la valeur reste au village plutôt que de s'évaporer dans les comptes en banque d'intermédiaires sans visage. Il est dans chaque poète, chaque slameur, chaque musicien qui choisit sa langue maternelle plutôt que celle du colonisateur. Il est dans chaque jeune qui se lève avec l'envie de changer les choses sans demander la permission.
Bob Marley n'est pas mort il y a quarante-cinq ans. Il a simplement changé de corps. Il habite désormais dans tous ceux qui refusent. Dans tous ceux qui se souviennent. Dans tous ceux qui construisent. Le feu n'a jamais été aussi chaud, et il n'attend que nous pour embraser l'avenir.
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