Vieux Tshatsho
Vieux Tshatsho, croyant séduire une inconnue dans un bar avant de la suivre chez elle pour passer la nuit, découvre au réveil, dégrisé et paniqué, que la mystérieuse Berdine n’était autre que sa propre épouse venue lui tendre un piège.
Près de quitter le bar où il était venu déverser sa pression du boulot, Vieux Tshatsho consommait à la va-vite la dernière bouteille de jus mousseux que lui avait servie le barman. Il avait commencé à sentir en lui les effets de ces choses que l’on prend malgré le sempiternel conseil de toujours les boire avec modération.
Il ramenait son verre vers sa bouche, puis le déposait sur la table, au rythme de la musique qui animait le bar. Allait-il partir finalement, le verre vidé de son dernier contenu, qu’un psss l’arrêta net. C’était le barman qui lui faisait signe d’attendre, lorsqu’il leva les yeux pour voir d’où venait ce signal.
- Yako ayeneyane ? lança-t-il au barman, un peu perplexe.
- Ah, hakuna hata mambo, vieux ! répliqua le barman en posant une nouvelle bouteille suant de fraîcheur sur sa table, qu’il décapsula aussitôt.
- Petit wangu, si je comprends ! Iyi ni ya nani ? demanda le vieux, prenant déjà son sac et prêt à vider le lieu, ne trouvant plus l’utilité de traîner en ce lieu.
- Mwikale mbele, vieux !
- Petit, ni beya unanza kuninyongeya minona…
- Ata vieux. Mwenye mambo ye ule mukuya ! finit-il par cracher le morceau, en désignant du doigt une forme humaine que le vieux Tshatsho avait du mal à identifier, un peu ivre.
Une jeune dame approchait calmement. Qui osait tourner, obtenait gain de cause. On se rinçait l’œil à volonté.
- Berdine est mon nom. Tu m’accordes un instant ?
- Hein, hein… je… je m’apprêtais à partir.
- J’en ai pour quelques minutes seulement, supplia-t-elle doucement.
Le vieux Tshatsho, pris tel entre le marteau et l’enclume, hésita à prendre la porte et à entendre ce que la créature parfaite avait à lui dire. Se rappelant ce qu’avait été sa journée, on le vit de nouveau assis et, aussitôt, il se mit à consommer.
Après avoir vidé une énième bouteille, le vieux Tshatsho fixait la femme droit dans les yeux et malgré l’effet de la bière sur sa voix, et le trouble de la vision que lui causait la dose d’alcool, il parvint à marmonner distraitement :
- Tu es trop séduisante, Berdine. Je meurs déjà d'envie de te dévorer.
- Comme tu as déjà réussi à dévorer qui ?
- Demande au barman. Tout le monde me connaît dans ce bar. Aucune fille ne me résiste. D'ailleurs, comment se fait-il que c’est toi qui paies pour moi la bière ?
- Eh ben, ça dérange ? demanda Berdine tout en faisant signe au barman d'apporter une autre bouteille.
- C'est moi le boss. C'est moi qui paie pour les femmes et non l'inverse.
Le barman venait de poser sur la table une autre bouteille. Et en la décapsulant, il bougea maladroitement la table alors qu’il retournait à son comptoir. Un peu de bière de la bouteille qu’il réussit à maintenir posément de sa propre maladresse se déversa sur le pantalon du vieux qui se mit en colère et lui adressa des propos injurieux. N'eût été l’intervention de Berdine, ils se seraient donné des coups.
L’instant d’après cette vague de colère, la tension revint à la normale. Et le vieux Tshatsho avait repris son verre. Et la conversation reprenait de plus belle. Tshatsho, les yeux lourds, sublimé par l’élégance de sa parfaite compagne.
- Alors tu viens ici tous les jours ? demanda Berdine.
- Oui. Tu n'as qu'à demander aux filles qui est le vieux Tshatsho.
- Et tu es marié !?
- Jamais de la vie. Ambiance ya mu Kaputula ayiya isha !
- Si tu veux, je peux t'amener chez moi et t'offrir la nuit de tes rêves, proposa la femme…
Après une nuit bien au chaud, auréolée dans toute l'ivresse du monde, le vieux Tshatsho essayait de retrouver ses esprits. La migraine faisait encore son effet quand il vit les premières lueurs de l'aube à travers la fenêtre de la chambre. À première vue, cette pièce lui parut bien familière, aussi savait-il que c'était sa première fois de passer nuit chez Berdine, malgré le fait que l'alcool n'avait pas encore fini son taf dans la tête.
- Berdine, je dois rentrer chez moi. Ma femme doit me chercher.
- Ta femme ? s'exclama Berdine, qui avait le dos encore tourné contre lui. Tu m'avais pourtant dit que tu n'étais pas marié !
- Oui, mais c'était juste un bluff. Sinon tu ne m'aurais pas invité à coucher avec toi.
- Alors tu fais ça avec toutes les femmes, hein ?
- Allez, ne me dis pas que t'es naïve à ce point. C'est le monde de l'ambiance. En plus, c'est toi qui m'as provoqué. Allez, je dois filer chez moi. Aujourd'hui, c'est le week-end.
Berdine venait de se retourner et fixa son visage dans celui du vieux Tshatsho. À cet instant, vieux Tshatsho sentit tout l'alcool se dissiper de son organisme en un clin d'œil. La migraine avait cédé sa place à la peur. C’est finalement lui qui était naïf. Il se rendit compte qu'il pouvait maintenant reconnaître sa propre chambre et la femme en face de lui : c'était sa femme… Atakunyaka tena mpombe ?
Bernard Masele dit Berdi et Hakim Ndonji
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