Les Lectures de Kalombo II : « La poésie est la meilleure façon de dire la violence ( ?) »

0 204 19 Jan 26 Introduction

Soleil à coudre de Jean d’Amérique est un roman-poème qui raconte, avec une langue lumineuse et violente, la survie de Tête Fêlée, adolescente de Port-au-Prince, prise dans la misère, les gangs et l’amour interdit, et qui cherche un chemin d’espoir au cœur d’Haïti.

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Vous avez d’un côté des romans narrés et d’un autre des romans poétisés ou des poésies romancées. Soit ! J’ai lu un livre qui, jusqu’à l’instant où je livre le secret de la brûlure de mon silence, me tient à la gorge. J’agonise de sa poésie : sa beauté, ses métaphores et surtout sa violence. Pour d’aucuns, à la violence les mots violents ; à la violence, la violence. Mais dans ce livre, non. Ici, c’est la poésie qui dit la violence. Ce texte mêle réalisme cruel et langage poétique, explorant l’expérience d’une vie – ou des vies – marquée par la violence, la sexualité, l’amour interdit et la volonté de survivre dans un environnement hostile.

C’est « Soleil à coudre » de Jean d’Amérique. Un livre poésie. Publié en 2021 et finaliste du Prix des Cinq Continents de la Francophonie la même année, ce livre raconte la vie de Tête Fêlée, une jeune fille de douze ans qui grandit dans la misère d’un bidonville appelée La Cité de Dieu, à Port-au-Prince (Haïti). Sa réalité est façonnée par la violence et la précarité : sa mère, Fleur d’Orange, survit en vendant son corps ; L’Homme qu’elle appelle Papa – qui n’est pas son vrai père – est un membre d’un gang violent dirigé par L’Ange du Métal. Le plus grand et violent gang du lieu. Face à ces conditions, Tête Fêlée dont « La plus lointaine branche qui nous parvienne, c’est son alliance avec la rue. » [8], observe les adultes autour d’elle – leurs faiblesses, leur brutalité, leurs addictions – et tente de survivre et de se libérer de ce monde d’horizon. Parmi ses rares sources d’espoir, il y a son amour pour une camarade de classe, Silence, à qui elle écrit sans cesse des lettres pour exprimer ce qu’elle ressent, ses rêves d’évasion, et ses désirs de vérité. Il y a aussi la littérature, la musique. 

Et chaque phrase de ce livre traverse les ondes poétiques et la violence ne laisse que transmettre tout ce qui peut avoir de beau dans le langage quel que soit la réalité qu’il renvoie : « Dehors, le ciel ramasse ses dentelles. » [8] « La douleur te mange déjà dedans, tu n’as pas besoin de faire sa publicité. »  « Garde au moins le soleil sur tes lèvres, laisse couler la lumière sur ta peau. » [14] « On apprend à construire à l’école, ailleurs d’autres inventent des chiffres. » [15] « Ma mère, cette pirogue voguant sur l’ivresse même… Si j’avais été la première graine à pousser sur son ventre, le monde des vivants m’aurait ratée. Tombée enceinte une première fois, elle a avorté car, selon les souillés d’Hippocrate, elle ne pouvait pas garder l’enfant en continuant à boire. » [22] « Après la pluie vient le beau temps mais après le beau temps vient encore la pluie. » [37] « Ma lune boit son cri sous sa robe qu’elle a soulevée et ramenée sur le haut de sa poitrine pour dégager chemin. » [45] « Un alphabet de volcans, de mots rouges, de mots blessés par le feu des violences. » [67] « On ne ferme pas une morgue dans une ville comme la nôtre où la mort met les bouchées doubles. » [80] « et le soleil qui se dit mien demeure froid comme les rivages de ton absence. » [113]

Ce livre est le miroir d’Haïti d’aujourd’hui, une critique sociale acerbe et dure à avaler. Mais comment tenter de ne pas dire la réalité ? La réalité, n’est-elle pas irréversible ? Et même quand elle change, ne se mue-t-elle pas en « histoire, passé » pour demeurer éternelle ? 

Pour vous laisser en bonne haleine, bonne lecture de cet extrait [Page 49] :

Prison. Ici, mon quartier. Ici, l’étrange Cité de Dieu, où se chauffent mes rêves trop loin de ma chair aimée qui doit être en train d’ouvrir son corsage aux vents mondains de New York. Ici, ce périmètre fertile à ma désolation. Le souffle humain n’a plus la douceur d’un battement d’ailes. Ici, prison des élans de vie. Il n’y a à voir dans nos murs qu’un horizon figé. Rêves déboussolés qui ne peuvent parvenir à reformer le point d’envol. Saison éclipsée dans les filets du temps. Les remous du siècle nous bouleversent mais toujours nos gestes sont réduits à ponctuer l’inertie. L’espace te dira bien la lourdeur du vide.   Par manque de caresses, nos corps s’adonnent au langage des décombres. Nos pas s’effacent dans les contrées de la vie, laissant la poussière se conjuguer. À l’appel du quotidien, point de mots pour dire les péripéties de la quête de survie. Entre le besoin de conquérir une parcelle de vie, de voir advenir un lendemain meilleur et l’envahissement de la crasse, le mur des inégalités sociales dressé devant nous, entre l’espoir de vivre autrement et la marge qu’on nous impose d’habiter, l’éternel cycle du mépris, il y a forcément un besoin de mourir. Nous sommes  des êtres en agonie, comme des yeux sous l’emprise d’un orage de poussière. Ici, tout est gloire pour le rien, alléluia pour la merde…

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Image de profile de Kalombo I I, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Kalombo I I

Écrivain, chroniqueur littéraire et blogueur.

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