Le pasteur Pitshou n’émet plus depuis près d’une semaine
À la suite d’une violente bagarre de quartier ayant attiré la police, le silence inhabituel qui s’est installé à Kinshasa s’explique par l’arrêt soudain des activités bruyantes du pasteur Pitshou, silence que le narrateur espère voir durer.
Le pasteur Pitshou n’émet plus depuis près d’une semaine.
Oui, n’émet plus. Comme une radio pirate tombée en panne ou un vieux poste soviétique à qui l’on a enfin retiré les piles.
Je vous explique.
Le 2 janvier, une querelle éclate entre riverains de la rue où se dresse l’entreprise cultuelle de Pitshou. Jusque-là, rien d’extraordinaire. À Kinshasa, la querelle est une activité matinale comme le café ou le beignet. Le bruit est la norme. Le silence, lui, relève de la science-fiction. On y reviendra.
Donc, querelle il y a. Ça hurle, ça crie, ça gueule, ça distribue des mots dignes d’un Scrabble joué sans dictionnaire… puis, très naturellement, on en vient aux mains. Enfants, jeunes, vieux : tout le monde s’y met. Une rixe d’une rare intensité. On aurait dit une répétition générale des kuluna avant la première d’une grande tournée nationale.
Quelques bonnes âmes tentent bien de raisonner les combattants. En vain. À vrai dire, je ne sais même pas pourquoi ils se battent. Mais de mon point de vue, s’engueuler est un signe de vitalité à Kinshasa. Avec la promiscuité des parcelles, des cours communes et des murs qui ont l’épaisseur morale du papier journal, ne pas se disputer relèverait presque de l’inhumain.
Il existe ici des gens si curieux de la vie du voisin qu’ils seraient capables d’entendre battre son cœur… et de commenter le rythme. À l’opposé, il y a des croyants si zélés qu’ils prient en criant, histoire d’embarquer tout le quartier dans leur relation personnelle avec Dieu. L’intimité, à Kinshasa, est donc une notion très… relative. Relativement inexistante, pour être précis.
Je précise : je fais partie du voisinage. Donc des curieux. Je plaide coupable. Avec circonstances atténuantes toutefois : j’ai une ouïe fonctionnelle. Et ici, ne pas entendre relève du handicap volontaire.
Tenez, un matin, je surprends, malgré moi, deux personnes en pleine discussion dans la rue. Ils sont à cinq mètres l’un de l’autre. À Kinshasa, c’est une conversation intime. Le ton est passionné. Sujet du débat : dormir chez sa copine fait-il de vous un gigolo ?
L’un se défend avec énergie : il a aussi un toit, insiste-t-il. S’il a dormi chez sa copine, c’était pour des raisons de sécurité. Argument imparable. Le gigolo sécurisé.
Je passais. J’ai laissé traîner l’oreille. Moi qui étais plongé dans une réflexion profonde sur « la nature belliciste du candidat au prix Nobel de la Paix, Donald Trump », me voilà brutalement détourné vers une interrogation existentielle :
Qu’est-ce qu’un gigolo, au fond ?
Le patriarcat symbolique autorise-t-il un homme à loger chez sa copine ?
Que dit la religion ? La coutume ? La sociologie de la parcelle ?
Ma journée était foutue. De la géopolitique internationale, j’étais passé à l’analyse des mœurs urbaines, sans transition et sans consentement. Personne ne me l’avait demandé. J’avais subi ce bruit. Ma disposition naturelle à la réflexion s’était transformée en piège intellectuel. Voilà pourquoi ma curiosité mérite indulgence.
Revenons à la bagarre.
La police finit par s’en mêler. Deux policiers frêles, dans des uniformes à la propreté théorique, surgissent et brandissent leurs jouets réglementaires pour impressionner la foule. Ils ne sont pas seuls. Des renforts arrivent. À tour de bras, on embarque du monde. Le désordre se discipline à coups de sifflets et de menaces administratives.
Aussi vite qu’il avait commencé, l’attroupement se dissout. Un soir passe. Puis un matin.
Deux jours plus tard, je me réveille… tranquillement.
J’entends des oiseaux. Oui, des oiseaux.
Au loin, des cloches d’église.
Un appel à la prière venu d’une mosquée.
Mais rien. Rien d’autre.
Étrange.
Je demande à Madame si le quartier n’a pas subi un bouleversement tectonique. Elle me confirme que la bagarre d’il y a deux jours a profondément affecté la quiétude bruyante du quartier.
Dans un élan de compassion sincère et de recueillement très personnel, j’ai donc prié pour que Dieu aide le pasteur Pitshou… à ne surtout pas reprendre son activité cultuelle.
Amen.
Nzau Lembe
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