La marchandise

0 974 16 Avr 25 Introduction

Dans un univers underground impitoyable, un jeune homme astucieux négocie, entre menaces et alliances troubles, un partenariat illicite avec un vieil homme énigmatique pour écouler une marchandise, tout en jonglant avec des secrets compromettants et ses tentations personnelles.

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Akang photographie

D’ailleurs, le vieux pensait qu’il me tenait pour un guignol, alors qu’il me suffisait d’un tour de noms, de pronoms, d’articles, de verbes, d’adjectifs, d’adverbes, de conjonctions, de prépositions et d’interjections pour me tirer d’affaire. Je n’eus nullement besoin de l’exemple de Duroy pour m’élever dans cette échelle sociale. Non. Plutôt, je me rappelais un conte qu’une tante m’avait raconté et sur lequel je pouvais compter, pas pour le conter, mais pour m’identifier au personnage. Le lièvre était en difficulté. La dot qu’il devait donner pour obtenir la belle revenait à quelques gîtes pleins d’une racine indispensable à la préparation du Munkoyo. Le drame, c’est que le gars ne connaissait pas cette racine. Ne pouvant avouer son ignorance, il décida de jouer la carte de l’audace. Il alla jouer au ballon et, lorsqu’il dribblait un joueur, il lui crachait au visage, avec sa voix tuberculeuse, qu’il ne connaissait pas ladite racine. Alors, l’insulté, pour laver son honneur, allait illico rapporter ce diamant. Trois dribbles, quatre, cinq [...],  lièvre avait son lot et quittait le terrain, chargé de ce qu’il voulait.

Le vieux me sourit ironiquement. Je comprenais. Il était louche. Moi aussi, je suis louche, me disais-je dans mon for intérieur. Il se retourna encore, avec le même sourire, et me posa cette drôle de question :

- Fiston, si tu devais mourir, quel mot aimerais-tu dire en dernier lieu ? Un mot testament à la postérité, que seuls moi et le vent entendrons.

Je répliquai :

- Ah, le vent, oui ! Faites entrer un peu de vent, j’étouffe.

- Ah, c’est donc ton dernier mot ?

- Non.

Bouclant la conversation, il mit un masque sur son nez épaté. Je comprenais le jeu mieux que lui. J’avais fini de confectionner mon mot.

- Monsieur, arrêtez avec ce parfum somnifère que vous voulez répandre. Il n’a aucun effet sur moi.

Surpris, le vieux se retourna. Je savais que ce qu’il pouvait faire de plus ou de moins me condamnerait à mort si je n’intervenais pas. J’enfonçai le clou :

- Monsieur, baissez votre masque, je vous prie. Pensez-vous avoir affaire à une marchandise ? Non. Plutôt à un partenaire. Aucun humain ne pourrait vous stopper en pareille heure, vous, ici, dans un coin pareil. Je suis au courant de ce que vous faites. Je vous ai en vidéo. En lieu sûr. Mon petit frère s’en occupe. Je peux vous ruiner ou vous sauver. Tout dépend de votre attitude. Vous coopérez ?

- Quoi ? M’avoir en vidéo, moi ?

- Oui, avec cette fillette. Bon, je vous dis de quoi il retourne. Je vais bosser en partenariat avec vous. Je vous trouve la marchandise, vous l’écoulez. Mais je veux et j’ai besoin de cinquante pour le prochain coup.

-  Qui vous a mis sur ma piste ? Qui a vendu la mèche ?

- Arrêtez de chercher, personne ne vous a trahi, à part vous-même. Je prends la relève. Vous me filez cinquante, je vous apporte deux dans une semaine.

Il fouilla dans sa boîte du tableau de bord. Une liasse.

- Je vous file là 45. 000, 55 après livraison. Je tiens une boîte, route Munua. Là, mes gars vous donneront l’itinéraire, partenaire.

Les portières de la jeep débloquées, je dandinais sur le trottoir de l’avenue Kasavubu, direction Arupe, question de passer la nuit à la fête. Je n’avais pas vérifié le compte. Je riais à tue-tête. Quelle vidéo avais-je de lui ? Au moins, j’avais un partenaire. Je sais que je ne dois pas m’y hasarder à rompre ce contrat. Deux marchandises, déjà cent mille dollars ! Comme quoi, obéir à son instinct sauve. Je serais mort à l’heure qu’il est. Monologue fini, j’entrai dans la salle prendre les bières. Je ne pouvais me contenir. À 27 ans, avoir déjà cette somme en poche en l’espace d’une nuitée !

Elle ne me croira pas, je le sais. Tant mieux, ne pas lui souffler mot. J’ai quand même besoin de le dire à quelqu’un. C’est un travail à risques. Mon petit frère a des rêves de Pablo Escobar. Je lui en parlerai demain. Aujourd’hui, je dois dormir tout le jour. Je ne peux pas me barrer, ce serait lâche. Ce filon ne vient qu’une fois tous les deux siècles dans notre lignée. Le premier avait donné un sceau de diamants en échange d’un verre de sel à un Anglais, exploitant ou explorateur du Katanga. Le deuxième, c’est moi. 45, c’est quoi alors que cinquante-cinq autres m’attendent. D’ailleurs, ce n’est que le début du contrat. Dans dix ans, trois ans ou une année ?

Ma gueule pue encore. Heureusement, le téléphone ne transmet que ma voix et pas ma mauvaise haleine.

- Bonjour, ma jolie.

-  Salut, comment vas-tu ?

- Bien, et toi ? Je suis content pour ta bonne santé. Écoute, ce week-end, tu as un truc de prévu ? Ça tombe bien, je t’emmènerai quelque part. Je t’embrasse.

Ça fait deux ans que je la connais. Elle est une fervente lectrice dans notre club, mon club que j’ai fondé il y a six ans, encore étudiant en troisième graduat. Elle est charmante, parle trop, mais nécessairement. Je me rappelle l’avoir accostée lors d’un concours d’éloquence, en finale. Elle avait remporté haut la main. Pendant qu’elle disait un mot au public, je lui avais souri avec mes dents blanches et j’avais fait un signe de la main, un V. À la fin, dans les couloirs de l’hôtel menant vers les marches, un tapotement sur mon épaule. Je ne bronchai pas. Deuxième tapotement. Je regardai, c’était la vedette, la gagnante. Je m’arrêtai. Quelques pas, des choses dites, et je l’invitai au club. Trois mois après, j’avais la cote. Elle claque des billets comme du sable, elle paie parfois n’importe quoi. Depuis elle, je passe des marchés avec des écrivains, je proclame leurs bouquins, elle paie les lots nécessaires avec excédents, et j’empoche un pourcentage. Imaginez qu’elle a même rénové notre salle de rencontre pour les lectures. Je ne sais pas ce que fait son père. Un négociant ? Un député ? Moi, je ne sais pas. Mais au moins, son père peut employer tous les enseignants lushois (à tous les niveaux d’études) et les payer mieux que l’État. Je connais mon état financier, mais parfois je suis à la hauteur pour "lui faire sortir". Je le fais. Mais ce week-end sera digne.

Le lieu était cool. Une clôture rustique cachait une autre, en briques cuites. À l’intérieur, un agent de sécurité fumait. J’avais le mot de passe. Un seul mot : Marchand.

Après la salle d’accueil, une porte vitrée s’ouvrait sur un petit salon privé où venait nous servir un serveur muet. Nous n’étions que deux dans le salon. Je la regardai. Puis, après le repas, j’appliquai mon doigt sur une sorte de bouton de secours, et le même mec se présenta. Sans dire mot, il reprit les assiettes, puis baissa les rideaux de cette loge. Logique. Son œil me disait qu’elle savait à quoi je jouais. J’étais bon comme un lapin. Même jeu avec le bouton rouge. Le même gars. Je dis le mot de passe. D’un signe de main, il m’appela à le suivre. Je revins dire à ma compagne que la surprise était prête. Main dans la main, nous nous dirigeâmes vers l’arrière de la boîte en passant par un couloir mi-éclairé. Il était là. Majestueux et absent. Dos tourné vers nous qui arrivions.

- Marchandise, dis-je comme salutation.

Il claqua des mains. Deux gaillards vinrent s’emparer de la demoiselle. Elle cria, me demandant où les gars la conduisaient. Sa voix fit sursauter mon partenaire d’affaires. Il se tourna brusquement vers moi :

- Que fais-tu ici avec ma fille ?

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Image de profile de Lasana Kisala Kalulo, rédacteur(trice) sur le site de Kiosque Littéraire.

Lasana Kisala Kalulo

Lasana Kisala, écrivain et conteur lushois.

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